Thomas d’Aquin et la beauté
9 janvier 2021

La pensée de Thomas d’Aquin sur la beauté est diffusée dans l’ensemble de ses œuvres. Il n’a pas consacré une section particulière à l’étude de cette notion comme l’ont fait certains de ses prédécesseurs. Comme souvent, il est nécessaire de comprendre la pensée plus large du Docteur Angélique afin d’arriver à saisir sa pensée sur un point particulier. En effet, la systématisation de Thomas n’a guère d’égale puisqu’il s’efforce de construire un ensemble cohérent. Le résultat est organique et veut se rapprocher au plus près de la réalité dans laquelle nous sommes. Ainsi, s’il est nécessaire de creuser dans ses oeuvres pour tenter de dévoiler sa compréhension de la beauté, il faut aussi la relier à l’ensemble de sa pensée.

Thomas d’Aquin nous a néanmoins laissé deux définitions de la beauté. Elles sont courtes et semblent à première vue frustrantes. Mais il ne faut pas s’arrêter à cela, un approfondissement peut être fait. La première définition se trouve au tout début de la Summa Theologiae, dans la cinquième question, consacrée à la bonté. Dans sa réponse à la première objection de l’article quatre, Thomas affirme

Le beau et le bien, considérés dans le réel, sont identiques parce qu’ils sont fondés tous deux sur la même réalité qui est la forme. De là vient que le bon est loué comme beau. Mais ces deux notions n’en diffèrent pas moins en raison. Le bien concerne l’appétit, puisque le bien est ce vers quoi tend tout ce qui est, et il a raison de fin, car l’appétit est une sorte d’élan vers la chose même. Le beau, lui, concerne la faculté de connaissance, puisqu’on déclare beau ce dont la vue cause du plaisir1.

La deuxième définition se trouve quelques questions plus loin, dans la partie sur la Trinité. Dans l’article huit de la question trente-neuf, Thomas justifie les attributs essentiels traditionnellement associés aux personnes de la Trinité. Ces attributs sont définis selon quatre points de considération sur Dieu : en tant qu’être, en tant qu’un, dans son pouvoir d’agir et de causer, et dans ses relations avec ses effets. Selon le premier point de considération — lorsque l’on considère Dieu absolument dans son être —, Thomas justifie l’appropriation d’Hilaire de Poitiers qui lie « l’éternité » au Père, la « species » (ou la beauté) au Fils, et la « jouissance » à l’Esprit. Pour le Fils, il argumente :

La species ou beauté offre de son côté une analogie avec la propriété du Fils. Car la beauté requiert trois conditions. D’abord l’intégrité ou perfection : les choses tronquées sont laides par là même. Puis les proportions voulues ou harmonie. Enfin l’éclat : des choses qui ont de brillantes couleurs, on dit volontiers qu’elles sont belles2.

Deux définitions nous sont ainsi offertes. La première définit le beau comme « ce dont la vue cause du plaisir », tandis que la seconde nous dit que la beauté comprend « l’intégrité ou la perfection », « les proportions voulues ou harmonie » et « l’éclat ». La première définition nous présente le côté subjectif de la beauté, tandis que la seconde nous mène vers son versant objectif. Jacques Maritain propose la distinction entre une définition par l’effet et une définition essentielle3.   Cette distinction et le contenu de la définition structureront notre raisonnement pour approfondir la pensée de Thomas sur la beauté.

La première partie, qui traite de la beauté comme subjective, sera cadencée par le processus interne impliqué dans l’expérience esthétique et révélée dans la première définition. Elle fera l’objet d’un second article. Comme le dit Maritain, les quatre mots de cette définition (id quod visum placet en latin) « disent tout ce qu’il faut : une vision, c’est-à-dire une connaissance intuitive, et une joie4 ».  Entre cette perception et ce plaisir, se glisse la notion de désir. En effet, cette notion suit la première et précède la seconde dans la pensée thomiste.

Ensuite, la seconde définition justifie une forme tripartite de la seconde partie qui traitera de la beauté comme objective et qui sera présentée dans un troisième article. Ces trois constituants de la beauté — perfectio, proportio, et claritas — structureront notre étude de ce côté-ci de la beauté. La dernière sous-partie sur la beauté en tant que transcendantal viendra transcender notre travail et tentera de nous élever un peu plus haut.


Illustration : Caspar David Friedrich, Lever de lune sur la mer, huile sur toile, 1822.

  1. Thomas d’Aquin, Summa Theologiae, I, q. 5, a. 4, ad. 1.[]
  2. ST,I, q. 39, a. 8, co.[]
  3. Jacques Maritain, Art et Scolastique (Paris: Louis Rouart & Fils, 1935), 207.[]
  4. Maritain, Art et Scolastique, 35.[]

Jean-Mikhaël Bargy

Étudiant en M. Litt au Davenant Institute, ingénieur de formation, pèlerin de la vérité et mari d’une graphiste exceptionnelle. Court après une connaissance toujours plus grande de son Sauveur et de la réalité dans laquelle il l’a placé.

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