Quels sont les articles fondamentaux de la foi chrétienne? — Turretin (1.14)
22 mars 2021

Est ce que certains sujets théologiques sont fondamentaux et d’autres non ; et comment peut-on les distinguer?

Toutes les doctrines ne sont pas égales : ni votre salut ni l’unité de l’Église ne sont en jeu lorsque l’on se pose la question de la nature des nephilim de la Genèse. En revanche, la substitution pénale est un article capital de notre foi et si nous le retirons, tout l’Évangile part. Il faut donc le conserver comme un fondamental, quitte à se fâcher avec d’autres chrétiens. Mais comment faire cette distinction et établir ainsi une hiérarchie de doctrine ? Quels critères pour déterminer quelles sont les opinions libres et lesquelles ne le sont pas ?

Exposé des positions (§§ 1-4)

Il y a deux excès en la matière, selon Turretin :

  • Les sociniens (précurseurs des libéraux) étaient en défaut, dans le sens où ils retiraient le plus d’articles possibles des choses qui sont nécessaire à croire pour être sauvés. Ils bazardaient ainsi la Trinité, le Saint Esprit, l’Incarnation, etc. Les Arminiens faisaient la même chose, en réduisant tout ce qu’il faut croire à trois choses : la foi dans les promesses divines, l’obéissance aux commandements divins, et la révérence convenable aux Écritures.
  • Dans l’autre excès, Turretin cite les papistes qui considéraient le moindre de leurs articles comme nécessaires au salut, et le moindre doute était une hérésie. Turretin se plaint aussi de certains luthériens rigoristes qui sortaient l’étiquette d’hérétique au moindre désaccord. Enfin, et c’est moi qui le rajoute, les fondamentalistes du milieu du XXe siècle sont aussi coupables de cette erreur, car ils considéraient que tout ce qui était biblique devait être également maintenu, de peur de renverser la foi toute entière.

Les orthodoxes tiennent le juste milieu entre les deux. Alors qu’il est nécessaire de construire sur des fondamentaux, il ne les restreignent pas trop, ni ne les étendent trop loin.

François Turretin, ITE, I.14.3

Bien sûr on pourrait dire: «Jésus est la fondation de l’Église, n’est-ce pas suffisant ? » En un sens c’est vrai, mais nous parlons ici du sens naturel et non métaphorique : quels sont les articles de base de notre foi chrétienne, sur lesquels le reste est construit?

En ce sens, les articles fondamentaux de notre religion sont leDécalogue, le symbole des Apôtres, le Notre Père, les sacrements et le pouvoir des clés parce qu’ils contiennent la doctrine du salut sans laquelle nous ne pouvons pas recevoir le reste.

ITE, I.14.4

Tous les articles de foi ne sont pas fondamentaux (§§ 5-16)

Certes, mais comme le disent les fondamentalistes : n’est-il pas nécessaire de croire en tout ce que dit la Bible, jusqu’au plus petit détail ? Pas forcément, car il faut faire les distinctions suivantes :

  1. Il faut distinguer entre ce qui fait partie de la foi chrétienne, et ce qui est nécessaire à la foi chrétienne.
  2. Il faut considérer que toutes les vérités ne font pas le même poids dans le système doctrinal chrétien.
  3. Toutes les vérités n’ont pas la même sorte de nécessité.
  4. Certaines lois bibliques sont pertinentes pour la doctrines, d’autres ne parlent que des rites et cérémonies.
  5. Certains passages bibliques portent sur la substance de la doctrine (par exemple Jésus est mort et ressucité), d’autres que les circonstances (Jésus a été crucifié par Ponce Pilate, entre deux voleurs). Chipoter sur le deuxième n’est pas aussi grave que sur le premier.

Selon Turretin cette distinction entre articles vrais et articles vrais et fondamentaux est prouvé par les passages suivants :

  1. 1 Corinthiens 3,11-13 : Car personne ne peut poser un autre fondement que celui qui a été posé, savoir Jésus-Christ. Or, si quelqu’un bâtit sur ce fondement avec de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, du chaume, l’œuvre de chacun sera manifestée ; car le jour la fera connaître, parce qu’elle se révélera dans le feu, et le feu éprouvera ce qu’est l’œuvre de chacun. Dans ce passage, Paul distingue la fondation et ce que l’on bâtit dessus.
  2. Philippiens 3,15 : Nous tous donc qui sommes des hommes faits, ayons cette même pensée ; et si vous êtes en quelque point d’un autre avis, Dieu vous éclairera aussi là-dessus. Il y a donc des doctrines sur lesquels les chrétiens peuvent différer sans détruire l’unité de l’Église.
  3. Galates 1,8: Mais, si nous-mêmes, si un ange du ciel annonçait un évangile s’écartant de celui que nous vous avons prêché, qu’il soit anathème ! En sens inverse, il existe des articles fondamentaux dont la négation mérite l’anathème.
  4. Romains 14,1: Accueillez celui qui est faible dans la foi, et ne discutez pas les opinions. Il faut de la tolérance dans notre cohabitation.
  5. En résumé, nous citons Philippiens 3,15-16 : Nous tous donc qui sommes des hommes faits, ayons cette même pensée ; et si vous êtes en quelque point d’un autre avis, Dieu vous éclairera aussi là-dessus. Seulement, au point où nous sommes parvenus, marchons d’un même pas.

Par ailleurs, toutes les doctrines ne sont pas de même nature :

  1. Certaines doctrines sont essentielles pour l’existence même de la foi (par exemple la création) d’autres seulement pour son confort (la création en six jours).
  2. Certaines doctrines ne sont pas essentielles quand on débute dans la foi, mais le deviennent au fur et à mesure que l’on gagne en maturité en Christ (Hébreux 6,1; 5,13-14).
  3. De même, il faut tenir compte des dons individuels, de l’appel, de l’âge, du sexe, etc. Certaines erreurs sont tout à fait pardonnables quand vous êtes une jeune chrétienne bien plus douée pour la pratique de l’hospitalité que pour la métaphysique. La même est impardonnable chez un pasteur aguerri ayant longuement réfléchi à sa théologie (Si jamais vous venez vous plaindre de la caricature, je réponds : vade alio !).

Turretin passe ensuite plusieurs paragraphes à faire une distinction très importante entre :

  1. Les erreurs contre les fondations : c’est un renversement frontal d’un article de foi essentiel (la Trinité, la divinité de Jésus, etc). Ce genre d’erreur est directement mortelle.
  2. Les erreurs autour des fondations : C’est une erreur qui n’attaque pas directement les fondations, mais les mine malgré tout parce que sa conséquence est une attaque directe. Par exemple, si vous ne croyez pas en la providence divine, la doctrine de l’existence de Dieu est très affaiblie parce qu’elle est comme obsolète. De même pour l’éthique sexuelle chrétienne : bien que les Anciens ne l’aient jamais intégré aux confessions de foi, accepter la compagnie de Sodome et Gomorrhe nous force à renverser l’autorité de Dieu sur l’homme. Ce genre d’erreurs est indirectement mortelle, dans la mesure de leur adhésion : celui qui ne fait que “suivre le mouvement” n’est dans le même danger que l’hérésiarque qui défend cette erreur avec beaucoup d’efforts.
  3. Les erreurs à côté des fondations sont celles qui portent sur des points de détails sans conséquence pour les fondations. Elles sont dommageables à celles qui les professent, mais ne mettent pas en cause son salut.

Les caractéristiques d’un article fondamental sont les suivants :

  1. Il doit être catholique, c’est à dire confessé par l’universalité de l’Église.
  2. Il doit mettre en jeu le salut.
  3. Il doit mettre en jeu l’unité de l’Église.
  4. Il doit se plier à l’analogie de la foi.
  5. Ils doivent être une fondation à d’autres doctrines, et pas seulement une doctrine importante mais secondaire.

Critères pour distinguer les articles fondamentaux et les articles non fondamentaux (§§ 20-27)

  • La nature et les conditions de cette doctrine: « celles qui contiennent les causes nécessaires et les conditions du salut, à la fois la fin et les moyens nécessaires à cette fin) ». Turretin liste donc comme fondamental : la Grâce de Dieu qui nous élit au salut, les mérites de Christ par lesquels nous sommes rachetés, et l’Esprit par lequel nous sommes sanctifiés sont les causes principales du salut, et la foi en tant que cause instrumentale (Jean 3,16-17), la conversion et repentance à Dieu comme conditions nécessaires (Hébreux 6,1 ; Matthieu 3,2)
  • Les articles fondamentaux peuvent être tirés des Écritures. Turretin liste donc:
    • La Trinité qui est déclarée positivement (Jean 17,3) et négativement (1 Jean 2,23).
    • Le péché (1 Jean 1,10; Éphésiens 2,1).
    • La nature, la personne et les œuvres de Christ (1 Corinthiens 3,11 ; Actes 4,12 ; 1 Jean 4,3 ; Éphésiens 2,11-12).
    • L’Évangile (Romains 1,16-17 ; Galates 1,8-9).
    • La foi (Hébreux 11,6 ; Marc 16,16).
    • La justification sans mérites de notre part (Romains 3,27 ; Galates 2,3).
    • La sanctification et le culte à Dieu (Éphésiens 2,10 ; Hébreux 12,14).
    • La résurrection et la vie éternelle (1 Corinthiens 15,14 ; 2 Timothée 2,8 ; Romains 10,9).
  • Le contenu du symbole des Apôtres. Notons cependant que :
    • Il ne faut pas s’en contenter, car il y a aussi des pratiques fondamentales qui ne sont pas mentionnées dans le symbole.
    • Il faut adhérer non seulement au contenu explicite, mais aussi au contenu implicite comme par exemple la providence contenue implicitement dans « créateur du ciel et de la terre ».
    • Il ne faut pas seulement regarder les mots, mais le sens. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit mentionnés doivent être compris de façon trinitaire et non modaliste par exemple. Avec ces critères il est inutile de chercher à établir plus avant une liste exacte des articles fondamentaux. Ils sont suffisants.

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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Mais évidemment, Turretin ne pouvait pas laisser passer ça.

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