Les Lamentations de Jérémie en vers : chapitre 2 – Alfred de Montvaillant
16 mai 2021

Alfred de Montvaillant (1826-1906) était un poète réformé français qui écrivit des fables et des cantiques mais qui, surtout, versifia de nombreux livres de l’Ancien Testament1. Je vous propose à la lecture le deuxième chapitre du livre des Lamentations de Jérémie, les autres chapitres seront aussi retranscris et publiés sur notre blog. J’indique les numéros de versets correspondant aux vers entre parenthèses. Vous pouvez lire le premier chapitre ici.


La désolation de Jérusalem et de la Judée. Jérémie continue de déplorer la désolation de Jérusalem. Il exhorte Sion à gémir sans cesse, et à exposer au Seigneur son affliction.

(1) Ah ! comment du Seigneur la malédiction
Couvrit-elle de deuil la fille de Sion ?
Comment fit-il tomber du haut du ciel à terre
La fille d’Israël qui lui semblait si chère,
Alors qu’en leur splendeur ses royaux ornements
Projetaient alentour des éblouissements ?
Comment oublia-t-il, ô mystère insondable !
Sion le marche-pied de sa gloire adorable ?

(2) II renversa Jacob, destin infortuné !
De toute sa splendeur Dieu n’a rien épargné.
La fille de Juda sous ses mains vengeresses
Vit tomber à la fois ses vieilles forteresses ;
Elles gisent à terre et Juda consterné
Regarde son royaume où tout est profané.

(3) Dans les fougueux transports de sa sainte colère
Il brise d’Israël la force héréditaire.
De devant l’ennemi Dieu retire sa main,
Jacob sent s’allumer un feu vif en son sein
Qui court de toutes parts en flamme dévorante.

(4) II a tendu son arc et sa corde vibrante
Semble d’un ennemi révéler la fureur,
Il affermit sa main ainsi qu’un agresseur.
Ô fille de Sion, tout périt sous ta tente,
Il répand comme un feu sa colère éclatante.

(5) Dieu semble maintenant notre ennemi mortel :
Sa main a renversé tout d’un coup Israël ;
Il a fait sur le sol trébucher ses murailles,
Son bras nous a frappés au milieu des batailles.
La terreur a gagné la fille de Sion,
La voilà dans le deuil et dans l’affliction.

(6) Et de ses propres mains il renverse sa tente
Comme un jardin détruit dans sa pompe éclatante ;
Lui-même il démolit son tabernacle saint.
Il a fait oublier ainsi qu’un objet vain
Dans Sion le sabbat et les beaux jours de fête,
Des prêtres et des rois il a voué la tête
A l’indignation de sa sainte fureur,
Il fait peser sur eux l’épouvante et l’horreur.

(7) De son autel il a rejeté le mystère,
Sa malédiction frappe son sanctuaire :
Il livre aux ennemis les sommets de ses tours,
Ils ont jeté des cris comme font les vautours
Dans la maison de Dieu et leurs voix infidèles
Y criaient comme on fait aux fêtes solennelles.

(8) II veut de sa cité démolir les remparts
Et jusqu’à ce qu’ils soient sur le sol tous épars
Son cordeau s’est tendu sur la ville sacrée
Et sa main jusqu’au bout ne s’est point retirée,
Et le mur s’écroulant avec le boulevard,
D’un spectacle affligeant a frappé le regard.

(9) Il a vu dans le sol ses portes enfoncées,
Lui-même il fait tomber les barres fracassées,
Il a banni son roi parmi les nations,
Ses prophètes n’ont point reçu de visions,
Le Seigneur les a tous chassés en quelque sorte,
La loi n’existe plus, c’est une lettre-morte.

(10) Les vieillards de Sion tristes, silencieux,
Sont assis sur la terre et regardent les cieux,
Revêtus d’un cilice ils sont couverts de cendre,
Les vierges de Sion baissent leur regard tendre.

(11) Mes yeux sont consumés de verser tant de pleurs.
Quel trouble dans mon sein ont porté mes douleurs !
Mon cœur s’est répandu par terre quand ma vue
De malheurs incessants vit la chaîne imprévue.
La fille de mon peuple à toute extrémité,
Et ses petits enfants, chère postérité,
Et ceux que l’on portait encore à la mamelle
Sur les places tombaient par une mort cruelle,

(12) A leurs mères disant, désir dernier et vain !
Où donc est le froment ? où se trouve le vin ?
Au milieu de la ville ils tombaient de faiblesse
Comme blessés à mort par une arme traîtresse,
Et ces pauvres enfants sur le sein maternel
S’endormaient tristement du sommeil éternel,

(13) Ô fille de Sion, où trouver ta semblable ?
A quoi ton sort cruel serait-il comparable ?
Trouverai-je des maux égaux à tes malheurs ?
Ô fille de Sion, comment sécher tes pleurs ?
La mugissante mer submergeant son rivage,
De ton malheur immense est l’imparfaite image.
Qui pourrait apporter un remède à tes maux ?

(14) Vos prophètes étaient tous de vides cerveaux,
Leurs visions étaient fausses, extravagantes ;
Bien loin de ramener les âmes pénitentes
Par le triste tableau de leurs iniquités,
Leurs rêves étaient pleins de folles vanités.
Leur bouche constamment proférait des mensonges,
Ils berçaient les esprits des plus dangereux songes,
Des jours meilleurs en vain par eux étaient promis,
Ils ont vu, disaient-ils, s’enfuir vos ennemis.

(15) Tous les passants battaient des mains à ta présence,
Ils ont branlé la tête et dans leur insolence
Ils ont dit en voyant la fille de Sion :
Est-ce cette cité de prédilection
Que l’on disait la joie et l’orgueil de la terre ?

(16) Tes ennemis sur toi n’ont pas voulu se taire,
Tous ils se sont moqués, ils ont grincé les dents,
Ils ont dit : déjouons ses vœux les plus ardents,
Il faut qu’elle succombe et voici la journée
Qu’attendait notre espoir, enfin l’heure est sonnée.

(17) Et le Seigneur a fait ce qu’il a résolu,
On a vu s’accomplir ce qu’il avait voulu,
Sur tes murs renversés sa fureur se déploie,
De tous tes ennemis ton malheur fait la joie
Et son bras tout-puissant releva la vigueur
De ceux qui ne songeaient qu’à contrister ton cœur.

(18) Ah ! criez au Seigneur au fort de vos alarmes,
Jour et nuit que des yeux coule un torrent de larmes,
Ne prenez nul repos, exprimez par vos pleurs
Toute l’immensité de vos mornes douleurs.

(19) Levez-vous, louez Dieu quand vient la nuit profonde.
Répandez votre cœur devant lui comme l’onde ;
Pour les petits enfants qui moururent de faim
Elevez vers le ciel votre pieuse main.
Considère, Seigneur, que c’est ton héritage
Qui reçut de ta part tant de maux en partage.

(20) Quoi ! des femmes ont pu dévorer leurs enfants
Qu’elles portaient tantôt sur leurs bras triomphants.
Le sacrificateur, le prophète, ô mystère !
Ont donc été tués au sein du sanctuaire.

(21) Les enfants, les vieillards à terre étaient gisants,
Mes vierges, mes guerriers étaient agonisants
Sous le fer meurtrier, au jour de ta colère
Tu les perças de coups sans plaindre leur misère.

(22) Tu fis venir ainsi qu’en un jour solennel
Ces gens pour m’effrayer d’un spectacle cruel ;
Nul ne put échapper au glaive sanguinaire,
Tu n’exceptas personne au jour de ta colère,
Ceux que j’avais nourris et tendrement aimés
Par leurs fiers ennemis ont été consumés.

Illustration en couverture : Jérémie se lamentant, Rembrandt, peintre réformé, 1630, détail.


  1. J’ai pu retrouver la trace de ses versifications complètes d’Ésaïe, Jérémie, Lamentations, Ézéchiel, Daniel et tous les petits prophètes, Job, Proverbes, Ecclésiaste, Cantique des cantiques, les cantiques de Moïse et David et même Baruch, l’Ecclésiastique, le cantique de Déborah et de Judith. Je pense aussi avoir identifié une versification du Livre de la Sagesse dite de Salomon, bien que je n’en ai pas la certitude. Il tenta aussi une versification de la vie du Christ et des évènements autour du Lac de Tibériade.[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

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