Les Lamentations de Jérémie en vers : chapitre 3 – Alfred de Montvaillant
23 mai 2021

Alfred de Montvaillant (1826-1906) était un poète réformé français qui écrivit des fables et des cantiques mais qui, surtout, versifia de nombreux livres de l’Ancien Testament1. Je vous propose à la lecture le deuxième chapitre du livre des Lamentations de Jérémie, les autres chapitres seront aussi retranscris et publiés sur notre blog. Les numéros de versets sont indiqués. Vous pouvez lire le premier chapitre ici et le deuxième là.


Lamentation et prière du prophète. Jérémie déplore sa propre misère. Il exhorte les enfants de Juda à retourner au Seigneur. Il expose au Seigneur ses souffrances, et annonce la ruine de ses ennemis.

1 Je suis l’homme qui vois mes profondes misères.
Sous la verge de fer de ses justes colères,

2 Parmi l’obscurité le Seigneur m’a conduit.
Je voulais la lumière et je suis dans la nuit,

3 Et pendant tout le jour, au sein de ma détresse
Il tournait, retournait sa main sur moi sans cesse.

4 Il a ridé mon front, ma chair est sans repos ;
Et sa puissante main a fracassé mes os.

5 Il bâtit contre moi de sa main souveraine.
Je suis environné d’amertume et de peine.

6 En des lieux ténébreux il a plongé mon sort
Lieux semblables à ceux que nous ouvre la mort.

7 Il élève alentour un mur qui m’emprisonne.
Puis il appesantit ses fers sur ma personne.

8 Vainement je prierais et je crierais vers lui.
Ma prière ne peut obtenir son appui.

9 Il a fermé ma route avec de grosses pierres,
Sur mes sentiers détruits il creuse des frondrières ;

10 Il est semblable à l’ours à sa proie attaché,
Comme un lion qui guette et qui se tient caché,
Il sème mon chemin d’embuscades sans nombre,
Et dès qu’il a saisi sa victime dans l’ombre

11 Il la brise, il me plonge en mon affliction
Et ne regarde plus ma désolation.

12 Il m’a tendu son arc qui fait partout des brèches,
Il m’a mis comme en butte à ses terribles flèches.

13 Il lança dans mes reins tous ses dards à la fois,
Et sur moi tout à coup il vida son carquois.

14 Tout mon peuple sur moi verse la raillerie ;
Chacun dans ses chansons à l’envi m’injurie.

15 II remplit sans pitié d’amertume mon cœur
Et me fait de l’absinthe avaler la liqueur

16 Il m’a cassé les dents sans qu’aucune me reste,
Je suis couvert de cendre en mon destin funeste.

17 La paix a déserté pour jamais de mon cœur,
Je n’ai plus souvenir de mes jours de bonheur.

18 J’ai dit : c’est fait de moi, ma force s’est enfuie ;
Espérance en mon Dieu tu t’es évanouie.

19 Daigne te souvenir de mon affliction,
Prends en pitié, Seigneur, ma désolation.

20 Mon âme en est confuse et s’en souvient sans cesse.
Abattue elle cède au poids de ma tristesse.

21 Ce souvenir toujours réveillé dans mon cœur,
Deviendra le sujet de mon espoir vainqueur.

22 Quelque chose survit encore à notre perte
Et la grâce divine à nos vœux est offerte.

23 Chaque jour nous apporte un don de ta bonté,
Eternel, en toi seul est la fidélité.

24 Mon âme dit : mon Dieu voilà mon assurance,
Et c’est lui qui sera toujours mon espérance.

25 Plein de bonté pour ceux dont l’espoir est en lui
A l’âme qui le cherche il prête son appui.

26 Le Seigneur à nos vœux promet la délivrance.
Il est prudent et bon de l’attendre en silence.
Sion n’a-t-elle pas en tout temps dans ses murs
De sa fidélité reçu des gages sûrs ?

27 Savoir plier son front au joug dès sa jeunesse
Est de la part de l’homme un acte de sagesse.

28 Il s’asseyera, restera seul et se taira,
Car c’est ce même joug qui le garantira.

29 Prosterné, de sa bouche il touche la poussière
Pour espérer de voir exaucer sa prière.

30 On lui frappe une joue et l’autre il la tendra,
D’opprobes incessants il se rassasiera.

31 Car la bonté de Dieu facilement pardonne,
Le Seigneur à jamais ne rejette personne.

32 Il plaindra notre sort s’il nous a rejetés
Car nul ne connaîtra ses trésors de bontés.

33 Ce n’est pas à plaisir que son cœur humilie
Et rejette ses fils comme une impure lie.

34 Briser, fouler aux pieds sur terre le malheur,

35 Pervertir la justice émanant du Seigneur,

36 Prononcer sur un homme un jugement injuste
Dieu ne fait pas cela dans sa clémence auguste.

37 Si l’on dit qu’une chose un jour s’accomplira
Seul c’est le Tout-Puissant qui le décidera.

38 Des biens comme des maux partage de la terre
Est-ce que Dieu n’est pas le seul dépositaire ?

39 Pourquoi l’homme souffrant pour ses transgressions
Murmure-t-il au sein de ses afflictions ?

40 Examinons, sondons avec soin notre voie,
Et retournons à Dieu, source de toute joie.

41 Levons dans nos transports et nos mains et nos cœurs
Vers le Fort qui des cieux habite les hauteurs.

42 Nous sommes des pécheurs, nous fûmes des rebelles
Et tu nous envoyas ces épreuves cruelles ;

43 De ton juste courroux tu nous as poursuivis,
Et sans nous épargner la mort nous a ravis.

44 Une épaisse nuée environne ta tête
Pour qu’elle interceptât vers toi notre requête.

45 Parmi les nations toi-même me plantas,
Tu voulus m’arracher et tu me rejetas

46 Ta main nous a broyés et l’ennemi farouche
Pour nous humilier ouvre sur nous sa bouche.

47 La fosse, le dégât, la honte, la frayeur
Ont frappé notre sort d’un terrible malheur.

48 La fille de Sion en proie à ses alarmes,
A tiré de mes yeux de longs ruisseaux de larmes,

49 Mon œil ne cesse pas de répandre des pleurs.
Il n’est point de relâche à mes vives douleurs,

50 Jusques au jour où Dieu de sa gloire adorable
Voudra jeter sur nous un regard favorable.

51 Des filles de Sion le déplorable sort
Rend mon cœur accablé triste jusqu’à la mort.
Et mon œil affligé de ce spectacle infâme,
D’épouvante et d’horreur fait frissonner mon âme.

52 Ceux qui sans nul sujet sont mes persécuteurs,
M’ont pris comme un oiseau saisi des oiseleurs.

53 Mon âme succombant à l’épreuve dernière,
Sur ma fosse couverte ils ont mis une pierre.

54 Un déluge fatal sur ma tête a fondu,
Je me suis écrié soudain : je suis perdu.

55 Dieu, j’invoquai ton nom du fond de mon abîme

56 Et mon cœur t’exprima le désir qui m’anime ;
Je fis monter vers toi le cri de mes tourments,
Daigne prêter l’oreille à mes gémissements.

57 Tu t’approchas de moi pour entendre ma plainte
Et ta bonté me dit : sois sans aucune crainte.
Je voulus t’invoquer et c’est ce même jour
Que je sentis l’effet de ton profond amour.

58 Ô Seigneur, quels transports dans mon âme ravie !
Tu plaidas pour ma cause et tu sauvas ma vie.

59 Toi qui vois, Eternel, le tort que l’on me fait
Fais-moi de ta justice éprouver le bienfait.

60 Tu vis à mon égard leurs cruelles offenses,
Leurs machinations, leurs atroces vengeances.

61 Ton oreille entendit leurs injures ; Seigneur,
Tu connais contre moi ce que pense leur cœur.

62 Tu connais contre moi leur parole grossière
Et leurs complots formés dans la journée entière ;

63 Soit qu’ils agissent, soit qu’ils prennent du repos
Je suis de leurs chansons le risible héros.

64 Ta justice, Seigneur, sur nous sans cesse veille,
Certe elle saura bien leur rendre la pareille.

65 Tu leur mettras comme un bouclier sur le cœur,
Tu les accableras par un rude labeur.

66 Seigneur, exterminés par ta juste colère.
Ils ne laisseront pas de trace sur la terre.

Illustration en couverture : Jérémie se lamentant, Rembrandt, peintre réformé, 1630, détail.


  1. J’ai pu retrouver la trace de ses versifications complètes d’Ésaïe, Jérémie, Lamentations, Ézéchiel, Daniel et tous les petits prophètes, Job, Proverbes, Ecclésiaste, Cantique des cantiques, les cantiques de Moïse et David et même Baruch, l’Ecclésiastique, le cantique de Déborah et de Judith. Je pense aussi avoir identifié une versification du Livre de la Sagesse dite de Salomon, bien que je n’en ai pas la certitude. Il tenta aussi une versification de la vie du Christ et des évènements autour du Lac de Tibériade.[]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

sur le même sujet

0 commentaires

Trackbacks/Pingbacks

  1. Les Lamentations de Jérémie en vers : chapitre 5 – Alfred de Montvaillant – Par la foi - […] versets sont indiqués. Vous pouvez lire le premier chapitre ici, le deuxième là, le troisième ici, et le quatrième […]

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *