De la suffisance des Écritures — Turretin (2.16)
18 octobre 2021

Les Écritures contiennent-elles parfaitement toutes choses nécessaires au salut, si bien qu’il n’y a pas besoin de tradition non-écrites après coup ? Nous l’affirmons, contre les papistes.

Après avoir abordé toutes les questions qui entourent l’authenticité des Écritures (à l’époque de Turretin, c’était les catholiques et non les athées qui l’attaquaient), Turretin attaque la « deuxième ligne » catholique: l’insuffisance des Écritures. Cette position est clairement exposée dans la constitution dogmatique Dei Verbum (issue de Vatican II) :

La sainte Tradition et la Sainte Écriture sont donc reliées et communiquent étroitement entre elles. Car toutes deux, jaillissant de la même source divine, ne forment pour ainsi dire qu’un tout et tendent à une même fin. En effet, la Sainte Écriture est la Parole de Dieu dans le sens où, sous l’inspiration de l’Esprit divin, elle est consignée par écrit ; quant à la sainte Tradition, elle porte la Parole de Dieu, confiée par le Christ Seigneur et par l’Esprit Saint aux Apôtres, et la transmet intégralement à leurs successeurs, pour que, illuminés par l’Esprit de vérité, en la prêchant, ils la gardent, l’exposent et la répandent avec fidélité : il en résulte que l’Église ne tire pas de la seule Écriture Sainte sa certitude sur tous les points de la Révélation. C’est pourquoi l’une et l’autre doivent être reçues et vénérées avec un égal sentiment d’amour et de respect.

Dei Verbum, § 9.

Formulation de la question (§§2-12)

Turretin formule avec beaucoup de soin ce qui est en jeu :

  • La question n’est pas au sujet de tout ce que Christ a dit ou fait. L’Écriture dit bien que tout ce qu’a dit le Christ n’est pas enregistré dans les Évangiles (Jean 20,30). Nous ne parlons ici que des choses nécessaires au salut. Tout ce qui est nécessaire pour le salut est dans les Écritures.
  • La question n’est pas : Toutes choses nécessaires au salut sont-elles écrites explicitement dans l’Écriture ? Nous incluons aussi les « bonnes et nécessaires déductions ».
  • Nous ne parlons pas de la perfection « qualitative et intensive »: comme la qualité d’une chose qui est sans défaut. Nous parlons de la perfection « extensive et qualitative »: c’est lorsqu’une chose a tout et qu’il ne manque aucun élément.
  • La question ne se pose pas de la même façon à toutes les époques de l’Église, puisqu’au temps de Josué, il était évident qu’il manquait encore des éléments doctrinaux nécessaires au salut (le nom du Sauveur par exemple). Nous parlons de l’Écriture dans son état actuel, avec le canon clos.
  • La question ne concerne pas les traditions orales qui ont précédé la mise en écrit (comme celles sur lesquelles s’est appuyée Moïse). La question porte sur les agrapha ou traditions non-écrites qui sont sensées accompagner le canon clos de l’Écriture.
  • Nous ne parlons pas du rejet de toute tradition : d’après Turretin, il est légitime de suivre la tradition sur les faits et traditions rituelles, sur les rites et cérémonies à la libre observation. Nous parlons de l’usage de tradition en matière de foi et morale, sujets sur lesquels nous ne voulons pas d’autre guide que l’Écriture.
  • Nous ne rejetons aucune tradition apostolique. Nous nions simplement que les traditions non-écrites gardées par l’Église romaine soient apostoliques, et nous affirmons que toutes les traditions apostoliques sont entièrement dans l’Écriture.

La question revient donc à cela: Est-ce que l’Écriture contient toutes choses, non pas absolument, mais celles qui sont nécessaire au salut? ; Non de façon explicite et directement écrite, mais aussi les inférences bonnes et légitimes, si bien qu’il n’y a pas de place pour des paroles non-écrites portant sur la doctrine et les moeurs ? ;
L’Écriture est-elle une règle parfaite de foi et de pratique, ou seulement une règle imparfaite et inadéquate? Nous affirmons la première proposition, les papistes affirment la dernière, affirmant que « les traditions non-écrites doivent être reçues avec le même égard et la même révérence que les Écritures ». (Concile de Trente, session 4)

François Turretin, Instituts de Théologie Elenctrique, 2.16.9

De nos jours, les apologistes catholiques esquivent à moitié en parlant de « suffisance matérielle » et de « suffisance formelle ». À l’époque de Turretin, ils parlaient de suffisance « implicite ou explicite » ou bien alors « médiate et immédiate », mais l’idée est proche. On se retrouve avec une loi écrite et une loi orale, comme avec les pharisiens du temps de Jésus. Et comme le dit Turretin:

Nous donnons à l’Écriture une suffisance et perfection immédiate et explicite. Il n’y a pas besoin d’avoir recours à une tradition indépendante d’elle.

Ibid, 2.16.12

Argumentation (§§ 13-20)

  1. 2 Timothée 3,15-17 Dès ton enfance, tu connais les saintes lettres, qui peuvent te rendre sage à salut par la foi en Jésus-Christ. Toute Écriture est inspirée de Dieu, et utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice, afin que l’homme de Dieu soit accompli et propre à toute bonne œuvre. Nous voyons que : 1. Elles rendent « sages à salut » ; 2. Elles sont utiles à tout but théorique ou pratique ; 3. Elles rendent l’homme de Dieu parfait pour son œuvre.

§14 : Il est écrit que les Écritures sont utiles mais pas qu’elles sont suffisantes pour le salut. L’air est utile à la vie, mais il n’est pas suffisant puisqu’il faut aussi boire et manger. De même l’Écriture est utile, mais pas suffisante à la foi.
→ 1.1 : Ce qui est universellement utile (utile pour tout) est nécessairement suffisant. Or il est écrit qu’elles sont utiles pour la sagesse qui mène au salut, utile pour l’enseignement, la réfutation des idées fausses, la correction des choses mauvaises, et l’instruction du bien. Que faudrait-il de plus pour être sauvé?
→ 1.2 : La comparaison ne tient pas : le but de l’air n’est pas immédiatement de soutenir notre vie individuelle, ce n’est qu’accidentel qu’il le fasse. Or les Écritures existent explicitement pour nous mener au salut, elles sont donc nécessairement suffisantes pour atteindre leur but.

Ici, Paul ne parle que de l’Ancien Testament. Si vraiment seules les Écritures de 2 Tm 3,15-17 étaient suffisantes, alors nous ne devrions pas rajouter le Nouveau Testament.
→ 2.1: Il y avait déjà des livres du Nouveau Testament écrits à cette époque.
→ 2.2: Si l’Ancien Testament est suffisant, alors à combien plus forte raison l’Ancien et le Nouveau le sont. Les traditions non-écrites auraient encore moins de raison d’exister avec votre argument.
→ 2.3 : La suffisance de l’Ancien Testament n’exclut pas le Nouveau Testament, puisque c’est une suffisance adaptée au degré de révélation reçu par l’Église.

  1. Dieu nous interdit de rajouter ou enlever quoi que ce soit à sa parole. Vous n’ajouterez rien à ce que je vous prescris, et vous n’en retrancherez rien (Deutéronome 4,2) ; Mais, si nous-mêmes, si un ange du ciel annonçait un évangile s’écartant de celui que nous vous avons prêché, qu’il soit anathème ! (Galates 1,8) ; Je le déclare à quiconque entend les paroles de la prophétie de ce livre : Si quelqu’un y ajoute quelque chose, Dieu le frappera des fléaux décrits dans ce livre ; et si quelqu’un retranche quelque chose des paroles du livre de cette prophétie, Dieu retranchera sa part de l’arbre de la vie et de la ville sainte, décrits dans ce livre (Apocalypse 22,18-19).

§15 : Il ne s’agit que du texte écrit par Moïse, cela n’exclut pas la loi orale.
→ Elles ne diffèrent que selon le mode, et non le contenu. Ce qui est exclu est de rajouter une loi, purement et simplement.

Objection : Paul ne condamne que ce qui est contraire à l’Évangile, pas le simple ajout.
Au contraire, la Vulgate traduit bien en parlant de ce qui est « au-delà », et c’est ainsi que des pères comme Théophylacte le comprenait: Il n’a pas dit: si l’on prêche des choses contraires, mais si l’on rajoute la moindre chose au delà de ce qui est prêché. (Exposition de la lettre aux Galates).
Contre-objection : Alors Paul a eu tort de rajouter quelque chose à Moïse.
→ Il n’y a jamais eu d’ajout dans la substance de la doctrine, mais plutôt un changement dans le mode et les circonstances de la révélation. De toute façon, les ajouts papistes ne sont pas seulement au-delà, mais contre l’Évangile.
Autre objection : Ce que dit Jean ne s’applique qu’au livre de l’Apocalypse.
→ Au vu de sa place de clôture de canon, il est raisonnable de penser qu’il parle du canon tout entier. Et sinon, il en reste que cette parole peut s’appliquer aussi bien à tout autre livre de l’Écriture.

§ 16 : Il est écrit que la loi de Dieu est parfaite, elle restaure l’âme ; Le témoignage de l’Éternel est véritable, il rend sage l’ignorant. (Psaumes 19,8). Or pour restaurer l’âme, il faut parfaitement connaître tout ce qui est nécessaire au salut. Par ailleurs, la perfection dont on parle ici est bien une perfection quantitative c’est à dire que la Parole ne manque aucun élément pour restaurer l’âme.

§ 17 : Les Écritures sont faites pour mener au salut et à la vie (Jean 20,31 ; 1 Jean 5,13 ; Romains 15,4). Il n’y a donc rien besoin d’y rajouter.

§ 18 : Toutes les traditions humaines (non scripturaires) sont rejetées par la Bible. (Ésaïe 29,13 ; Matthieu 15,4 et 9)

§ 19 : Il n’y a aucune raison pour laquelle Dieu aurait donné sa révélation en partie par écrit et en partie à l’oral. Au contraire, les traditions ont tendance à se corrompre.

§ 20 : Les pères de l’Église sont d’accord avec nous : J’adore la plénitude de l’Écriture (Tertullien, Contre Hermogène 22,3) ou bien: Hermogène peut dire que c’est écrit, mais si ce n’est pas écrit alors qu’il craigne les malédictions contre ceux qui ajoutent quoi que ce soit ou bien Nous n’avons pas de curiosité après Christ, ni de question après l’évangile. Quand nous croyons, nous croyons d’abord qu’il n’y a rien au delà de ce que nous devons croire. Jérôme de Stridon dit: Ce qui n’a pas l’autorité des Écritures, nous pouvons tout aussi bien l’approuver que le rejeter. Augustin dit: Dans les choses explicitement dites dans l’Écriture, nous pouvons trouver tout ce qu’il nous faut pour la foi et la pratique. Basile dit: C’est une preuve d’incroyance et signe d’orgueil que d’affaiblir ce qui est écrit ou introduire quelque chose qui n’est pas écrit. Irénée de Lyon dit: Nous ne connaissons pas les provisions pour notre salut en dehors de ceux par qui l’Évangile nous est venu, qui effectivement ont prêché, mais ensuite par la volonté de Dieu nous l’ont livré dans l’Écriture, qui est le pilier et la fondation de notre foi.

Foire aux objections (§§21-36)

§ 25 : Il est écrit : Ainsi donc, frères, demeurez fermes, et retenez les instructions que vous avez reçues, soit par notre parole, soit par notre lettre. (2 Thessaloniciens 2,15).
Cela ne désigne que la méthode, et pas deux substances différentes. Cela est particulièrement vrai à l’époque des Thessaloniciens, où une partie seulement du Nouveau Testament était écrite.

§ 27 : Les Écritures sont matériellement suffisantes, mais pas formellement suffisantes: elles ont besoin de l’Église pour avoir le « plan » de la doctrine chrétienne et enfin pouvoir construire notre doctrine.
À l’époque de Turretin, c’était une objection proche, celle de Perron qui utilisaient les mots « suffisance médiate et immédiate ». Turretin répond :

  1. Cela revient à une complète insuffisance.
  2. Alors la loi suffit pour le salut, puisqu’elle pointe vers Christ, et nous n’avons pas besoin de l’Évangile.
  3. Les Écritures ne demandent pas à l’Église de proposer des doctrines « complémentaires » mais d’exposer les doctrines déjà contenues dans les Écritures.

§ 28 : Les Écritures ne sont pas suffisantes, puisque même vous êtes obligés de les prêcher et que chacun a besoin de la puissance de l’Esprit pour être convaincu.
→ La suffisance de l’Écriture n’exclut que d’autres règles que la sienne. Une règle n’est pas imparfaite parce qu’elle requiert la main de l’architecte pour être appliquée.

§ 36 : Sur la tradition chez les Pères :

Bien que les Pères fassent souvent appel à la tradition, il n’en suit pas qu’ils reconnaissent les traditions orales des papistes, car ils en parlent différemment. Parfois la tradition est utilisée dans le sens « d’acte de tradition » par lesquels les livres sacrés sont préservés par l’Église sans interruption et livrés à la postérité. C’est la tradition formelle et c’est dans ce sens qu’Origène dit nous avons appris par tradition que les quatre Évangiles ne font aucun doute dans l’Église universelle.
Ensuite, ils utilisent le mot tradition pour une doctrine écrite qui fut d’abord orale avant d’être mise sur papier. Ainsi Cyprien dit : La tradition sacrée préservera tout ce qui est enseigné dans les évangiles et trouvé dans les lettres des apôtre ou les Actes (épître 74 à Pompée).
Troisièmement, on utilise le mot tradition pour une doctrine qui n’est pas explicitement écrite dans dans les Écritures, mais peut en être déduite par juste et nécessaire conséquence, contre ceux qui refusaient le terme ὁμοούσιος homoousios parce qu’il n’y existe pas verbalement. C’est ainsi que Basile nie que la profession de foi que nous faisons au Père, au Fils et au Saint-Esprit puisse être trouvé dans les Écritures (Du Saint-Esprit 8,42-3)
Quatrièmement, il signifie la doctrine des rites et cérémonies qu’on appelle « la tradition rituelle ».
Cinquièmement, on l’utilise pour désigner l’harmonie des anciens enseignants de l’Église dont on a gardé les interprétations de l’Écriture depuis longtemps par respect pour leur antiquité et parce qu’ils sont d’accord avec l’Écriture. C’est la « tradition du sens » ou la tradition exégétique. C’est ce dont parle Irénée dans Contre les Hérésies 3,3 ou Tertullien (Prescription contre les hérétiques).
Sixièmement, ils l’ont utilisé comme attaque personnelle contre les hérétiques qui y faisaient appel, non parce qu’ils approuvaient tout ce qui ne se trouvait pas aussi dans les Écritures, mais parce que les hérétiques avec lesquels ils se disputaient n’admettaient pas les Écritures. C’est ainsi qu’Irénée dit: Quand ils percevaient que les Écritures les confondaient, ils font volte-face et l’accusent. (Contre les hérésies 3,2). Ils disputaient donc à partir de l’avantage donné par le consentement de la tradition avec les Écritures, tout comme nous le faisons quand nous utilisons les pères contre les papistes, mais pas parce que nous reconnaissons une tradition doctrinale en dehors des Écritures. Comme en témoigne Jérôme, L’épée de Dieu frappe quiconque la tire et en tire une fausse tradition apostolique, sans l’autorité et le témoignage des Écritures (Commentaire d’Aggée 1,11).

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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