Des pasteurs — Discipline des Églises réformées
15 novembre 2021

À Privas en 1612, les pasteurs huguenots jurèrent de vivre et mourir fidèles à la confession de foi des Églises réformées de France… et à leur discipline, c’est-à-dire aux lois de ces Églises. Nous l’oublions en effet bien vite, mais les réformés ne firent pas qu’écrire des théologies systématiques, ils ont aussi bâti et géré une communion d’Églises d’envergure nationale face aux persécutions, aux divisions et aux ambitions personnelles. En vue d’un renouveau réformé au début de ce XXIe siècle, il a été beaucoup parlé (et presque uniquement) de doctrine, notamment sur ce site.

Mais nous nous sommes rendus compte du déséquilibre de cette approche, et nous avons commencé à publier également des textes de prières réformées afin de montrer aussi les richesses de la piété réformée. Caleb Abraham et Arthur Laisis ont publié en partenariat avec les éditions Calvin une version modernisée des Chrétiennes méditations de Théodore de Bèze, qui est une méditation sur les psaumes pénitentiels, que je vous recommande bien entendu, pour que nos cœurs soient inspirés par l’exemple de piété de nos pères.

Or, il est un élément que nous avons trop ignoré jusqu’ici : les lois ou canons des Églises réformées, avant que la révocation de l’édit de Nantes ne les suspende de fait. Ces lois sont fascinantes parce qu’elles présentent la doctrine de ces Églises avec beaucoup plus de clarté et de conviction que ne pourrait le faire un gros tome théorique. Elles témoignent aussi du vécu et de la réalité des Églises réformées de cette époque, avec les problèmes bien concrets qui accompagnent sa gestion :

  • Que faire quand l’Église ne veut pas payer le pasteur ?
  • M. A a paillardé avec Mme B, il y a un enfant issu de cette union ; que devons-nous faire ?
  • Le magistrat demande un conseil politique, qui doit y aller et comment le sélectionnons-nous ?
  • Un apologète catholique attaque férocement notre religion, comment répondre sans laisser le premier venu embarrasser le protestantisme ?
  • Nous voulons êtres « unis », mais que faisons-nous concrètement ?

Toutes ces questions et beaucoup d’autres trouvent leurs réponses dans la discipline. C’est ce que vous allez découvrir dans plusieurs articles à venir. J’utilise l’édition de Pierre Gosse datant de 1760, qui a joint au code de lois les Observations d’Isaac d’Huisseau qui offre à chaque article un petit historique à travers les vingt neuf synodes nationaux que connurent les Églises réformées françaises d’une part, et la Conformité de Pierre Laroque qui défend à chaque article la continuité entre les canons réformés, et les canons médiévaux et antiques, démontrant la catholicité de nos lois et la continuité avec la Grande Église.

Dernier point de vocabulaire: les consistoires sont les conseils d’anciens des assemblées locales. Les colloques sont des assemblées de consistoires, qui regroupent les Églises d’une agglomération, comme Grenoble par exemple : entre trois et une douzaine d’Églises. Au-dessus de cela, il y a les synodes provinciaux qui sont les assemblées à l’échelle d’une région, comme Auvergne-Rhône-Alpes, et enfin, les synodes nationaux qui sont l’échelon suprême.

Chapitre 1 : Des pasteurs

Recrutement et ordination

Chaque candidat (repéré par un consistoire ou conseil d’ancien local) est examiné pendant deux ans où l’on regarde sa réputation, sa conduite. Le délai était plus long pour les anciens clercs catholiques (moines ou prêtres), et l’examen plus rigoureux, afin d’éviter que les jésuites ne pussent introduire des « taupes » dans le corps pastoral.

L’examen d’entrée au pastorat se déroule de la façon suivante :

  • Le candidat a vingt-quatre heures pour préparer un prêche en français (parfois en latin) sur un passage de la Bible choisi par un groupe de pasteurs.
  • S’il satisfait la compagnie, le candidat doit lire un passage du Nouveau Testament en grec, et montrer qu’il comprend le texte hébreu de l’Ancien Testament.
  • Enfin, il fait un petit essai sur les plus nécessaires parties de la Philosophie, le tout en charité, et sans affectation des questions épineuses et inutiles.
  • S’il satisfait à cette épreuve, il doit faire une dispute théologique en latin : on lui propose de défendre une thèse qu’il doit soutenir par des arguments adéquats, comme n’importe quel théologien professionnel.
  • L’examen validé, on peut passer à l’ordination.

Pendant trois dimanches, le candidat est appelé à prêcher devant le peuple qui doit faire savoir s’il a une objection contre ce potentiel pasteur ou non. Si aucune objection n’a été levée, alors on considère que le candidat a le consentement tacite du peuple. Il est alors reçu en présence d’au moins sept pasteurs, pour éviter qu’un pasteur ne se constitue une faction à lui tout seul par le recrutement sauvage de pasteurs. Lors de la cérémonie d’ordination, on prêche sur les conditions du ministère dans Tite ou Timothée, puis on lui impose les mains en priant la formule suivante :

Qu’il te plaise ô Dieu, d’orner de dons et grâces de ton Saint-Esprit ce tien serviteur, légitimement élu selon l’ordre établi en ton Église, le fournissant abondamment de tous les dons nécessaires, pour se bien acquitter de sa charge, à la gloire de ton saint Nom, à l’édification de ton Église, et au salut de celui qui t’est maintenant dédié et consacré par notre ministère.

Bien évidemment, la condition ultime pour être pasteur, outre le fait d’être volontaire, c’est d’adhérer à la confession de foi dite de la Rochelle, et à la discipline.

On peut noter aussi que le pasteur dépend de son Église locale, et non d’un corps pastoral dont il est détaché (à la façon de l’EPUdF). De même, on peut opposer la clarté et l’objectivité de cette procédure aux procédures opaques des Églises évangéliques, où le consentement tacite du peuple n’est parfois même pas recherché, et où l’examen d’entrée n’est pas forcément aussi rigoureux que ce qui est présenté ici (quoique cela se corrige ces dernières années).

Mission du pasteur

La première mission du pasteur est de prêcher : l’article 12 du chapitre 1 précise que cette prédication doit se faire sans pédanterie, et avec sobriété, en suivant ce que l’on appelle la prédication textuelle.

La charge des ministres est principalement d’évangéliser et d’annoncer la parole de Dieu à leurs peuples, et seront exhortés de s’abstenir de toute façon d’enseigner étrange et non convenable à l’édification, et se conformer à la simplicité et style ordinaire de l’esprit de Dieu, se donnant garde qu’il n’y ait aucune chose en leurs prédications qui puisse apporter préjudice à l’honneur et l’autorité de l’Écriture sainte. Ne prêcheront sans avoir pour sujet de tout leur propos un texte de l’Écriture sainte, qu’ils suivront ordinairement, et du texte, ils en prendront et exposeront le plus qu’ils pourront, s’abstenant de toutes amplifications non nécessaires, de digressions longues et sans occasion, d’un amas de passage de l’Écriture hors le besoin, et d’un récit vain de diverses expositions. N’allégueront que bien sobrement les écrits des anciens docteurs et beaucoup moins les histoires et auteur profanes. Ne traiteront aussi la doctrine scolastique, ou avec mélange des langues. Bref, fuiront tout ce qui peut servir à ostentation, ou à en donner soupçon en quelque sorte. À quoi les consistoires, colloques et synodes tiendront la main soigneusement.

Une autre obligation décrite dans l’article 13 du chapitre 1 est de catéchiser les membres de leur assemblées, c’est à dire de leur donner une instruction religieuse basique en dehors du dimanche matin.

Les Églises sont averties de mettre en usage plus fréquent le catéchisme, et les ministres de le traiter et expliquer par interrogations et réponses succintes, simples et familières ; s’accomodant à la rudesse du peuple, sans entrer en long discours des lieux communs ; ce sera même le devoir des ministres de catéchiser chacun au sein de son troupeau, une ou deux fois l’an, et exhorter chacun de s’y ranger soigneusement.

Au synode de Lyon en 1563, on déconseille de faire des « études bibliques » à la mode évangélique (c’est-à-dire où chacun donne sa compréhension du texte), parce que l’on y propose trop facilement des interprétations qui sont ensuite toutes égales, et nuisent à l’autorité de l’enseignement. Je concours à cette idée, depuis que j’ai lu des théologiennes féministes décrire comment infiltrer le féminisme dans l’Église par les groupes bibliques, dans Searching the scriptures: A feminist introduction dirigée par Schüssler Fiorenza. Il est fascinant de voir que, quatre cents ans avant nous, nos pères avaient déjà vu un problème que nous n’avons même pas encore détecté à notre époque.

Au synode de Vitré de 1583, on conseille d’utiliser le catéchisme de Jean Calvin, et à défaut de celui-ci, de partir directement du Notre Père, du credo et des 10 commandements. À Loudun en 1659, il est accepté que le pasteur se décharge de cette tâche sur d’autres enseignants et sur les pères de famille.

Enfin, et c’est un très bon avertissement pour les auteurs que nous sommes : l’article 15 dit que les pasteurs ayant de la « grâce pour écrire » doivent garder un style modeste et sérieux, et ne se mettre au service apologétique que sous l’approbation d’un synode :

Ceux auxquels Dieu a donné des grâces pour écrire, sont avertis de le faire d’une façon modeste, et bienséante à la majesté de Dieu ; conséquemment de n’écrire d’une façon ridicule et injurieuse : laquelle modestie et gravité ils garderont aussi dans leurs prédications ordinaires.

Leurs relations avec le corps pastoral

L’article 16 affirme une égalité complète entre pasteurs : nul n’est supérieur à un autre. Par conséquent, ils gouvernent l’Église de façon collégiale, par des échanges de lettres permanents. L’article 18 rejette d’avoir des « fonctionnaires permanents », comme des surintendants, ou l’infâme conseil national de l’EPUdF.

L’article 19 interdit les doubles vocations : pas de pasteurs médecins, juristes ou « alchimistes » (scientifique, dans le contexte de l’époque). Même les professeurs de théologie restent des simples pasteurs chargés de prédication. En contrepartie, comme nous allons le voir, leur rémunération est garantie, et ils ont plus de soutien de la part des Églises que n’en ont les pasteurs évangéliques aujourd’hui.

Les chapelains (pasteurs « privés ») et aumôniers sont membres de plein droit, y compris dans les obligations, du corps pastoral.

De leur mobilité (congé, prêt à d’autres Eglises)

Comme on l’a vu, chaque pasteur dépend de son Église locale. Il ne peut pas en partir sans l’accord du colloque ou du synode provincial. Plusieurs articles sont rédigés contre les « coureurs », c’est à dire des prédicateurs sans assemblées qui se comportaient comme des frères mendiants, mais à la protestante. De manière générale, il n’y a pas de ministère para-ecclésial dans l’Église réformée historique : c’est au contraire très mal vu, et le moindre déplacement d’un pasteur d’un point A à un point B doit être justifié par des lettres de mission pour chaque étape du trajet. Il est interdit de prêcher sans invitation officielle dans une Église, on peut être exclu pour ce genre de choses.

Supposons maintenant que le pasteur A désire changer d’Église, peu importe la raison. Il doit en demander la permission au colloque ou au synode provincial. Si ce dernier accepte, le synode a un mois pour trouver un remplaçant. Supposons que ce soit le synode qui désire changer le pasteur B d’Église locale : l’Église locale a alors le droit de s’y opposer et l’affaire est tranchée au synode national. On notera aussi quelques articles sur le prêt de pasteurs entre Églises.

De manière générale d’ailleurs quelque soit le sujet, la logique est toujours la même : si vous avez un conflit avec l’échelon n, vous réglez l’affaire à l’échelon n+1.

De leur rémunération

C’est aux Églises locales de payer leurs pasteurs, et c’est au consistoire, le conseil d’anciens local, de lever les fonds, en sollicitant d’abord les paroissiens les plus riches. C’est la tâche des colloques de surveiller que les pasteurs sont bien payés.

Si l’Église paie, pas de problème, mais que se passe-t-il si le salaire n’est pas payé, ou qu’il n’est pas suffisant ? Le pasteur peut porter plainte devant le synode provincial, qui met l’Église en demeure de le payer dans les trois mois. Si la situation est desespérée, des règles de validation d’urgence sont prévues.

Pour juger ce genre de conflit, on doit tenir compte des capacités réelles de paiement de l’Église, ainsi que du niveau de salaire du pasteur. C’est ici que l’on voit que la réalité ne colle pas aux lois : au synode de Vitré en 1583, on mentionne que les consistoires ont le droit de convoquer les « paroissiens capables » pour leur demander de payer le salaire du pasteur, mais sans sanctions en cas de refus. À Montauban en 1594, vu le nombre de pasteurs non payés, on décide finalement d’excommunier les paroissiens récalcitrants à l’entretien de leur pasteur. À La Rochelle en 1607, le synode censure un pasteur qui avait abusé de ce pouvoir d’excommunication contre les récalcitrants. À Saint-Maixent dans le bas-Languedoc (1609), on traite le problème suivant : toute une assemblée a décidé de faire la grève de l’assistance en solidarité avec des paroissiens excommuniés parce qu’ils ne voulaient pas payer. Le synode de cette époque donne droit aux colloques et synodes provinciaux de censurer tout ce qu’il faudra. Aucune Église ayant refusé de payer son pasteur alors qu’elle le pouvait ne pourra avoir de nouveau pasteur avant d’avoir payé son dû à l’ancien. Il ne s’agit pas de punir les assemblées qui ne peuvent pas payer.

Certes, mais imaginons que le pasteur ait quelque propriété dont il tire des revenus : que fait-on ? Cela ne constitue pas un obstacle, et il sera lui aussi payé par l’assemblée locale. En revanche, les revenus des propriétés du pasteur seront gérés par les diacres, pour le compte de l’Église. L’idée est que le pasteur ne doit dépendre que de l’Église du point de vue de ses finances.

Les pasteurs sont ordonnés à perpétuité : ils prêchent donc aussi longtemps que leur santé le leur permet. Si jamais ils décèdent, l’Église locale doit entretenir la veuve et les éventuels enfants du pasteur. Si l’Église locale ne peut encaisser cette charge, c’est au niveau provincial que l’on paiera.

Encore une fois, on peut comparer avec les usages ou l’absence d’usages des Églises évangéliques : en cas de conflit avec le pasteur sur la rémunération, à qui faire appel ? Qui peut juger dans les conflits entre un pasteur et ses anciens ? En l’absence d’une structure synodale, les Églises évangéliques sont condamnées à la séparation et la dispersions des moyens. De même, sans union, pas moyen de payer en commun une retraite ou une pension pour les veuves des pasteurs. On voit ici la sagesse de nos pères réformés, et l’intérêt d’une structure synodale.


Rappel : Si la théologie des ministères vous intéresse, assistez au prochain séminaire en ligne de l’association Foi et vie réformées sur le thème des anciens (gratuit, sur inscription).

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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