Jean chapitre 6 est un passage frรฉquemment invoquรฉ par les catholiques romains en faveur de la transsubstantiation. Jรฉsus y dรฉclarant que sa chair est vraiment une nourriture, les romains prรฉtendent que cela ne peut se faire que si le pain est changรฉ en chair lors de l’Eucharistie. Comme nous l’avons expliquรฉ rรฉcemment, cela ne correspond pas ร la faรงon dont Jรฉsus parle de sa prรฉsence en Jean 14 ร 16. Par ailleurs, nous avons relevรฉ que saint Augustin, saint Jรฉrรดme, Tertullien, Origรจne et Eusรจbe ne comprenaient pas ainsi ce chapitre. Nous poursuivrons en survolant plusieurs autres dizaines de pรจres qui ont parlรฉ en ce sens.
Prรฉsence rรฉelle : romains vs rรฉformรฉs
Il convient d’emblรฉe de rappeler que les catholiques romains comme les rรฉformรฉs soutiennent que Jรฉsus-Christ est rรฉellement et substantiellement prรฉsent dans la cรฉlรฉbration de l’Eucharistie. La prรฉsence envisagรฉe par les catholiques romains implique la disparition de la substance du pain et sa conversion en substance du Christ, quoique l’apparence du pain demeure. La prรฉsence envisagรฉe par les rรฉformรฉs considรจre que le corps et le sang du Christ sont prรฉsents par leur vertu, c’est-ร -dire leur efficacitรฉ pour le salut, par le Saint-Esprit, et y sont objectivement offerts comme nourriture de l’รขme.
Ces deux conceptions ont des consรฉquences diverses, mais je ne m’attarderai que sur une seule dans cet article : le rapport entre la foi et la manducation du Christ. Pour un romain, celui qui mรขche l’Eucharistie mรขche le corps du Christ indรฉpendamment de sa disposition intรฉrieure. Quand bien mรชme il viendrait rempli de pensรฉes impies et en รฉtant incrรฉdule, il recevrait tout aussi rรฉellement le Christ que le croyant, quoique de maniรจre coupable. ร l’inverse, dans la comprรฉhension rรฉformรฉe, quoique le Christ soit objectivement offert dans l’Eucharistie, il est subjectivement reรงu par la foi. Autrement dit, seul le croyant mรขche le Christ par la foi alors qu’il mรขche le sacrement par les dents.
Jean 6 contredit la transsubstantiation
Une fois que ces consรฉquences sont bien ร l’esprit, il devient manifeste que Jean 6 n’est pas simplement un texte qui peut รชtre lu ร la sauce romaine comme ร la sauce rรฉformรฉe. Certains propos du Christ contredisent formellement la transsubstantiation dans ses consรฉquences, c’est ce que nous ferons apparaรฎtre par voie de syllogisme.
Considรฉrons cette affirmation capitale :
Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang a la vie รฉternelle, et je le ressusciterai au dernierย jour1.
Avant de l’exposer pour elle-mรชme, considรฉrons que, quelques versets plus tรดt, Jรฉsus a fait une affirmation trรจs similaire :
En vรฉritรฉ, en vรฉritรฉ, je vous le dis, celui qui croit a la vie รฉternelle2.
Ces deux affirmations, que Jรฉsus juxtapose dans son discours et qui se rรฉfรจrent l’une ร l’autre nous dรฉcrivent toutes deux un ยซ celui qui… ยป dont la destinรฉe est ยซ la vie รฉternelle ยป. Ce parallรฉlisme invite ร considรฉrer comme interchangeables le fait de croire et le fait de manger la chair du Christ. Manger, c’est croire. Croire, c’est manger. Ainsi, saint Augustin relรจve :
Avant de nous donner le Saint-Esprit, le Sauveur sโest donc prรฉsentรฉ ร nous comme le pain descendu du ciel, et nous a exhortรฉs ร croire en lui.ย Croire en lui, cโest manger le pain vivant. Celui qui croit, mange: il se nourrit invisiblement, parce quโil renaรฎt dโune maniรจre invisible3.
Ainsi, il est question en Jean 6 d’une rรฉception du Christ par la foi, qui consiste ร se nourrir spirituellement de lui comme le pain de notre รขme. ร proprement parler, on comprend que la portรฉe de Jean 6 dรฉpasse le sujet de la Cรจne. Jean chapitre 6 ne nous parle pas de la Cรจne : c’est la Cรจne qui nous parle de Jean chapitre 6.
Revenons donc ร la premiรจre affirmation et voyons comment elle s’intรจgre dans un syllogisme fatal ร la transsubstantiation :
- Celui qui mange la chair du Christ a la vie รฉternelle et sera sauvรฉ au dernier jour ;
- Le catholicisme romain reconnaรฎt lui-mรชme que tous ceux qui mรขche une hostie ne seront pas pour autant sauvรฉs au dernier jour ;
- Conclusion : Manger la chair du Christ, en Jean 6, ne fait pas rรฉfรฉrence ร la simplement manducation du sacrement.
En revanche, considรฉrons cette mรชme affirmation du Christ dans le paradigme rรฉformรฉ :
- Celui qui mange la chair du Christ a la vie รฉternelle et sera sauvรฉ au dernier jour ;
- Manger sa chair, c’est รชtre uni ร lui par la foi (celui qui croit a la vie รฉternelle) ;
- Tous ceux qui seront unis au Christ par la foi seront sauvรฉs.
Cette fois-ci, l’affirmation du Christ ne comporte aucune tension avec la thรฉologie rรฉformรฉe : le parallรฉlisme entre la foi et la manducation devient limpide, et la promesse du Christ conserve toute sa force ; celui qui mange sera sauvรฉ, il a la vie รฉternelle. Il s’ensuit รฉgalement que celui qui ne croit pas, quand bien mรชme il mรขcherait le sacrement, ne mange en fait pas le Christ. Comme le dit ร nouveau Augustin :
Par lร mรชme, et sans aucun doute,ย quand on ne demeure pas dans le Christ, et quโon ne lui sert point dโhabitation, on ne mange point sa chair, et on ne boit pas non plus son sang, quoiquโon tienne dโune maniรจre matรฉrielle et visible sous sa dent le sacrement du corps et du sang du Sauveur; bien plus, en recevant le signe sensible dโune si prรฉcieuse chose, on le mange et boit pour sa condamnation, parce quโon nโa pas craint de sโapprocher des sacrements du Christ avec une รขme souillรฉe4.
Et ainsi il exhorte :
Voilร pourquoi lโApรดtre ne craint pas de dire: ยซ Il boit et mange sa propre condamnationย ยป. Le corps du Sauveur nโa pas รฉtรฉ un poison pour Judas; et cependant il le reรงut, et, quand il lโeut reรงu, Satan entra en lui, et cela, non point parce quโil avait reรงu un aliment empoisonnรฉ, mais parce quโil รฉtait mรฉchant, et quโil lโavait reรงu avec de mauvaises dispositions.ย Ayez donc soin, mes frรจres, de manger spirituellement ce pain venu du ciel5.
L’erreur des Juifs… et des papistes
Est-ce vraiment รฉtonnant, pour un lecteur de l’รvangile de Jean que, parvenu au chapitre 6, Jรฉsus dรฉsigne par la manducation le fait de croire ?
- En Jean chapitre 2, Jรฉsus avait parlรฉ de la mort et la rรฉsurrection de son corps dans les termes d’une destruction et d’une reconstruction du temple. Les Juifs l’avaient alors compris littรฉralement et s’รฉtaient offusquรฉs qu’il prรฉtende pouvoir rebรขtir en 3 jours un temple qu’il a fallu 46 ans ร รฉdifier (Jean 2,19).
- En Jean chapitre 3, Jรฉsus a affirmรฉ qu’il fallait naรฎtre de nouveau pour entrer dans le royaume des cieux. ร nouveau, le Juif Nicodรจme comprend littรฉralement la chose et trouve un scandale dans l’idรฉe de rentrer ร nouveau dans le sein de sa mรจre et naรฎtre (Jean 3,4).
- En Jean chapitre 4, Jรฉsus affirme que si elle lui demande, il donnera ร la femme samaritaine une eau jaillissante jusque dans la vie รฉternelle. La samaritaine, comprenant littรฉralement la chose, se rรฉjouit de savoir qu’elle pourra alors ne plus venir puiser de l’eau (Jean 4,15).
- Au mรชme chapitre, Jรฉsus dรฉclare qu’il a dรฉjร mangรฉ quand ses disciples reviennent avec des vivres (Jean 4,32). Ceux-ci, prenant littรฉralement la chose, se demandent si quelqu’un lui a apportรฉ ร manger (Jean 4,33), tandis que lui voulait dire que faire la volontรฉ de son Pรจre รฉtait sa nourriture (Jean 4,34).
Quand on parvient enfin ร Jean chapitre 6, le mรชme mรฉcanisme est ร l’ลuvre : Jรฉsus dรฉclare que sa chair est une nourriture (Jean 6,54) et les Juifs trouvent l’idรฉe scandaleuse (Jean 6,52, 60-61), Jรฉsus rรฉplique alors que ยซ la chair ne sert de rien, c’est l’Esprit qui vivifie, les paroles que je vous ai dites sont Esprit et vie ยป (Jean 6,63). Le schรฉma est suffisamment frรฉquent en Jean pour que le lecteur ne soit pas รฉgarรฉ et comprenne instantanรฉment que ce sont les Juifs qui, ร nouveau, ont compris littรฉralement ce qu’il fallait saisir spirituellement. Comme le dit Eusรจbe :
En recevant les รcritures des รvangiles, percevez-vous lโenseignement tout entier de notre Sauveur : Il ne parlait pas de la chair quโil avait revรชtue, mais de son corps et de son sang mystiques. [โฆ] Il leur enseignait ร comprendre spirituellement (ฯฮฝฮตฯ ฮผฮฑฯฮนฮบแฟถฯ) les paroles quโIl avait prononcรฉes au sujet de sa chair et de son sang ; car, dit-Il, vous ne devez pas penser que je parle de la chair que je porte (แผฃฮฝ ฯฮตฯฮฏฮบฮตฮนฮผฮฑฮน), comme si vous รฉtiez capables de la manger, ni supposer que je vous ordonne de boire un sang perceptible et corporel (ฯฯฮผฮฑฯฮนฮบแฝธฮฝ). [โฆ] Ces choses ne servent ร rien si elles sont comprises selon le sens littรฉral ou sensible (ฮฑแผฐฯฮธฮทฯแฟถฯ) ; mais lโEsprit est la vie, donnรฉe ร ceux qui sont capables de comprendre spirituellement6.
L’exรฉgรจse catholique romaine, ร l’inverse, implique de penser que les Juifs ont eu raison de comprendre Jรฉsus ainsi. C’est bien en effet ainsi que le cardinal Nicolas Wiseman exprime les choses :
Nous disposons donc, ร ce stade, du tรฉmoignage le plus convaincant qui soit, que notre Sauveur a bien รฉvoquรฉ, dans son discours, la consommation littรฉrale de sa chair. Il ne reste plus qu’une question ร trancher dรฉfinitivementย : les Juifs avaient-ils raison de l’interprรฉter ainsi, ou avaient-ils tortย ? S’ils avaient raison, alors les catholiques ont raison aussi, puisqu’ils prennent รฉgalement ses paroles au pied de la lettreย ; s’ils avaient tort, alors les protestants ont raison, lorsqu’ils les comprennent au sens figurรฉ7.
Oui, cher cardinal, les Juifs avaient tort de le comprendre littรฉralement, comme partout ailleurs dans cet รvangile, et alors, selon vos propres mots ยซ les protestants ont raison ยป.
- Jean 6,54.[↩]
- Jean 6,47.[↩]
- Augustin,ย Traitรฉs sur Jeanย XXVI, 1.[↩]
- Augustin,ย Traitรฉs sur Jeanย XXVI, 18.[↩]
- Augustin,ย Traitรฉs sur Jeanย XXVI, 11.[↩]
- Eusรจbe de Cรฉsarรฉe,ย De Ecclesiastica Theologia,ย Lib. III, Cap. XII;ย PG,ย 24:1021.[↩]
- Cardinal Wiseman, The Real Presence of the Body and Blood of our Lord Jesus Christ in The Blessed Eucharist: Proved From Scripture, New York: P. OโShea, 1836, p. 110.[↩]





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