Au début de mes études en théologie, mon métier de technicien m’a forcé à me demander quelle était la nature et la légitimité de cette technologie qui fait mon métier. Je suis aussi un homme de mon époque, et je ne peux pas ignorer les inquiétudes légitimes que soulève la course technique. Mes premières lectures m’ont conduit vers Jacques Ellul, dont la critique rigoureuse de la technique demeure un jalon incontournable. J’ai longtemps hésité entre le rejet et l’acceptation, mais dans cet article je voudrais proposer une synthèse.
I. La technologie n’est pas neutre.
J’ai longtemps partagé l’illusion d’une technologie moralement neutre, selon le lieu commun qui veut que le mal ne réside pas dans l’instrument, mais dans l’intention de celui qui le manipule. Ce postulat repose sur l’idée que l’outil n’exerce aucune action en retour sur notre conscience et notre jugement. La lecture d’Ellul m’a arraché à cette naïveté. La technologie accroît notre puissance, et cette puissance infléchit inévitablement nos comportements. On ne parcourt pas la route de la même manière selon que l’on dispose d’une bicyclette ou d’une voiture de sport. De la même façon, prétendre que les réseaux sociaux n’ont altéré ni notre manière de nouer les inimitiés, ni celle de former les couples ou de soutenir nos mariages, relève de l’aveuglement. La technique agit sur nous ; elle modifie notre condition.
Il faut toutefois s’entendre sur la nature de cette transformation. Il ne s’agit pas d’une mutation biologique, mais de la répercussion directe de notre puissance accrue. Les technophiles naïfs ont raison d’affirmer que l’outil en soi n’est pas coupable, mais ils négligent le fait que l’outil élargit nos capacités, et que ces capacités nouvelles redéfinissent notre nature. Les réseaux sociaux ne constituent, à l’origine, qu’un moyen de correspondre à distance ; pourtant, ce simple moyen a métamorphosé notre rapport à autrui et notre relationalité. La technologie n’est donc ni un instrument neutre, ni une corruption intrinsèque du monde matériel ; elle exerce sur nous des effets décisifs que nous ne pouvons plus ignorer.
II. Il ne faut pas fuir
Face à ce constat, la tentation est grande de reculer d’horreur et d’épouser une posture luddite, rêvant d’anéantir la technique pour recouvrer un état de nature prétendument pur. Si l’attrait de cette position se comprend, elle pèche par romantisme face à la condition humaine prémoderne. Sans le déploiement technique et les progrès de la science moderne, mon fils serait mort depuis longtemps. Sans elle, le maintien d’une population humaine aussi nombreuse serait tout bonnement impossible, et la durée de nos existences demeurerait écourtée.
Par ailleurs, la technologie est un don de Dieu. La première fois que l’on a transformé une matière brute en un objet utile à l’homme, c’est Dieu lui-même lorsqu’il a conçu un tablier de peau à partir d’un agneau (Gen 3,21), juste après la chute. De même, l’humanité part d’un jardin (Gen 2) et finit dans une ville (Ap 21). Elle part d’un monde sauvage et finit dans un monde civilisé et technique. C’est donc que la technologie n’est pas mauvaise en soi, elle fait même partie du destin final de l’humanité.
Plutôt que de céder à la nostalgie d’un âge pré-technologique illusoire, il nous faut affronter l’exigence de notre époque : faire croître notre sagesse à la mesure exacte de notre puissance.
Cette articulation trouve sa base dans l’Écriture. L’arbre de la connaissance du bien et du mal ne portait pas un fruit intrinsèquement maléfique. Comme le dit Turretin (8.4) la consommation de ce fruit était censée venir couronner l’acquisition de la connaissance du bien et du mal par l’expérience vécue, un peu comme la couronne de laurier vient couronner l’expérience de course victorieuse d’un athlète.
Le livre des Chroniques rapporte d’ailleurs que Salomon est loué pour demander cette connaissance du bien et du mal (1 Rois 3,9 ; 2 Chroniques 1,10-12) à un degré supérieur à tous les autres. Or, chez Salomon, sa grande connaissance incluait aussi bien les sciences naturelles que des accomplissements techniques remarquables (l’architecture du temple). Le péché d’Adam ne fut pas d’acquérir ce savoir, mais de s’en emparer prématurément, hors de l’obéissance divine et sans l’accompagnement de Celui qui l’offrait. L’analogie se dessine d’elle-même : un enfant qui dérobe les clés de la voiture paternelle au lieu d’attendre l’âge de l’apprentissage ne récolte d’un qu’un accident automobile. À bien y regarder, nous habitons depuis lors une épave.
III. Vers quoi il faut croître
Voilà où se tient aujourd’hui ma conviction : à mesure que nos capacités s’étendent, nous avons le devoir impérieux de faire progresser notre sagesse dans les mêmes proportions. Une telle exigence, j’en ai conscience, surpasse les forces de notre nature déchue.
On peut ici invoquer Le diable l’emporte de Barjavel. Au cÅ“ur d’une troisième guerre mondiale, un belligérant répand dans l’atmosphère une hormone qui ôte subitement aux hommes toute velléité de méchanceté ou de colère. S’ouvre alors une ère de paix universelle et de coopération planétaire inédite. L’on pourrait croire le problème humain résolu ; or, Barjavel décrit comment des catastrophes industrielles et technologiques d’une ampleur inédite s’abattent sur l’humanité, alors même que la malveillance a déserté les cÅ“urs. L’auteur, pourtant étranger à la foi chrétienne, met admirablement en lumière que la crise de notre temps ne relève ni d’un simple défaut de discipline, ni d’un manque de bienveillance générale. Elle procède d’une corruption originelle de notre être : tant que nous refuserons de nous soumettre à notre Père, nous serons incapables de réparer le véhicule qu’Il destinait à nos soins.
La technologie n’est pas neutre : elle nous façonne. Nous pouvons assurément dompter les périls qu’elle soulève en cultivant une sagesse proportionnée à notre force démesurée. Mais cette sagesse ne saurait éclore que par la régénération de nos cÅ“urs. La technique demeure un don de Dieu ; elle ne sera véritablement domestiquée que dans la soumission à Son autorité.





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