Quelle place pour les paradoxes en théologie chrétienne ?
14 mars 2018

Article de Laurent où il nous présente une de ces dernières lectures sur le thème des paradoxes en théologie, Paradox in Christian Theology (James N. Anderson).


L’auteur

James N. Anderson est professeur d’Apologétique et de Théologie Systématique au Reformed Theological Seminary. Il se situe donc dans la tradition réformée. Il s’inspire tout particulièrement d’Alvin Plantinga et de Cornelius Van Til. Il est donc « vantilien » bien que beaucoup plus ouverts (« plus soft ») que d’autres comme Scott K. Oliphint et Greg L. Bahnsen. Il l’un des meilleurs philosophes analytiques réformés de notre époque. Il a écrit plusieurs livres autres que celui qui va être présenté ici comme « What’s your worldview », « Why should I believe Christianity » et plus d’une centaine d’articles sur son blog Proginosko.

Résumé

Dans le présent ouvrage, Anderson cherche à démontrer qu’il est possible en tant que chrétien à la fois de croire à des propositions théologiques qui impliquent des paradoxes (des contradictions logiques) seulement apparents et d’être rationnel dans sa croyance. On peut accepter un mystère tout en étant justifié.

Certaines doctrines bibliques telles que la Trinité et l’Incarnation sont ce qu’il appelle des « MACRUE (Merely apparent contradictions resulting from unalterated equivocation) », i.e. des contradictions qui en fait ne sont qu’apparentes (en tant que tel, elles ne sont pas réellement contradictoires, elles donnent seulement l’impression de l’être) à cause des limites de notre langage (en tant que créatures finies qui ne sommes pas Dieu, nous sommes incapables de comprendre exhaustivement ces MACRUE, de définir parfaitement les termes).

Il montre aussi dans son livre comment les autres réponses aux paradoxes sont insuffisantes et imparfaites. Il se prête aussi à une évaluation des différentes théories de la connaissance en lien avec les paradoxes de quatre dénominations chrétiennes : la position catholique, la position réformée, la position néo-orthodoxe et la position libérale. Il arrive à la conclusion que seule la position réformée est vraiment viable.

Deux choix face aux paradoxes bibliques

Dans les premiers chapitres, Anderson montre qu’il n’y a que deux choix face au problème du paradoxe. Soit on s’en débarrasse, mais en rejetant l’enseignement de la Bible sur un sujet ; soit on accepte toutes les données bibliques, et en même temps la présence d’un paradoxe apparent.

Par exemple, les Modalistes arrivent à un système sans paradoxe en affirmant que les trois Père, Fils et Saint-Esprit ne sont que trois noms pour une seule et unique personne mais au prix de la distinction claire et nette que la Bible fait entre les trois en tant que personnes différentes. Ils ont un système sans paradoxe apparent, mais à cause de cela ils en viennent à affirmer des hérésies.

Dans ces chapitres, Anderson entreprend un travail énorme. Il montre que toutes les possibilités proposées à ce jour pour résoudre la contradiction de l’Incarnation ou de la Trinité se classent forcément dans l’une ou l’autre catégorie. Soit dans le couple « absence de paradoxes apparents & hérésies », soit dans le couple « présence de paradoxes apparents & orthodoxie ». Par le mot orthodoxie, je veux désigner la doctrine fidèle à la Bible par opposition aux hérésies qui le ne sont pas.

Une défense apologétique d’un attribut clé de Dieu

La doctrine de l’incompréhensibilité de Dieu (en anglais « God’s incomprehensibility »), i.e. l’incapacité de l’homme en tant que créature finie à comprendre exhaustivement la pensée de Dieu, à la fois quantitativement et qualitativement, est un élément majeur de la thèse d’Anderson. Elle explique pourquoi des tensions entre plusieurs propositions pourtant toutes autant vraies les unes que les autres subsistent.

Le niveau de connaissance (pas seulement la quantité mais la qualité même) de Dieu diffère du notre, Dieu connaît les choses en tant que Créateur infini et divin alors que nous ne connaissons qu’en tant qu’êtres-humains finis. Autrement dit, Dieu et les hommes ne connaissent pas les choses de la même manière. Contrairement à Dieu, nous dépendons de lui pour connaître quoi que ce soit.

C’est en recevant sa révélation que nous obtenons des informations. Mais comme le dit Calvin, Dieu nous parle avec un langage de bambin comme n’importe quel père communique avec son bébé à son bas niveau. Sans cette adaptation à notre langage de créatures, impossible pour Dieu de se faire comprendre par nous. Le fait que Dieu communique des vérités à son propos, lui qui est un être infini et le Créateur, à des créatures humaines dans un langage humain, donc fini, implique nécessairement que nous ne comprenions qu’un aspect de ces vérités. La connaissance que nous avons de lui, bien que partielle est vraie et correcte. Cependant, elle est partielle et n’est pas exhaustive.

La difficulté pour nous n’est pas que nous que nous sommes incapables de connaître quoi que ce soit à propos de Dieu, mais que nous sommes incapables de formaliser cette connaissance dans des formulations exhaustives et impeccables. Comme des écrivains le pensaient (C. S. Lewis), notre langage est analogique, i.e. il reflète à notre niveau seulement de créatures finies les informations concernant Dieu.

Implicitement, on peut deviner qu’ici, Anderson s’inspire très largement de Van Til. Mais en vérité, contrairement à presque ce que tout le monde croit, ce n’est pas Van Til qui a inventé ou formulé le premier cette doctrine : c’est Herman Bavinck. Cela est probablement du au fait que ses Reformed Dogmatics n’étaient pas encore traduits en anglais quand Van Til vivait et écrivait.

Un exemple parlant

L’auteur donne une illustration parlante. Des créatures vivant en 3 dimensions (3D) viennent à la rencontre de créatures vivant en 2 dimensions. Les deux groupes voient un même objet : un cône. Les premières communiquent avec les deuxièmes. Le message reçu par les créatures vivant en 2D est « L’objet est triangulaire. L’objet n’est pas triangulaire ». Ces deux propositions semblent contradictoires comme l’une semble être P et l’autre sa négation (non P).

Mais en réalité, elles toutes les deux vraies. Le mot « triangulaire » dans chaque proposition doit être compris d’une manière différente. On pourrait exprimer ainsi les choses « L’objet est triangulaire horizontalement parlant. L’objet n’est pas triangulaire verticalement parlant. ».

Ainsi seuls les créatures 3D comprennent exhaustivement la réalité de l’objet (ils le voient tel qu’il est vraiment, en 3D) tandis que les créatures 2D n’ont accès qu’à une partie de la vérité, mais qui ne reste pas moins vraie (ils voient l’objet tel qu’il est vraiment, mais seulement en 2D). Les créatures 2D sont parfaitement justifiées dans leur croyance parce qu’elles reçoivent des informations fiables de la part d’une autorité digne de confiance et connaisseur.

Un fait amusant : le célèbre scientifique athée Carl Sagan utilise exactement la même illustration (créatures 3D et 2D) dans cette vidéo pour expliquer comment en Mathématiques les dimensions supérieures à 3 ont un sens quand bien même nous peinons à les imaginer.

L’influence d’Alvin Plantinga

A noter qu’Anderson s’appuie beaucoup sur la pensée d’Alvin Plantinga. Ce dernier défendait qu’un croyant est parfaitement justifié de croire en l’existence de Dieu même s’il n’avait aucune preuve. Plantinga donne une foule d’exemples de choses que nous savons, parfaitement justes, mais qui ne requièrent pas de preuves. Seule chose à noter, Anderson corrige, développe et applique son système à des notions précises que Plantinga n’avait pas abordé.

Conclusion

Au final, ce livre s’annonce très prometteur. Il y a fort à parier qu’il s’agit d’un des meilleurs (si ce n’est le seul) livres sur le sujet des paradoxes d’un point de vue chrétien. L’arrière-plan d’Anderson, sa connaissance profonde de la philosophie analytique (par exemple de Plantinga) le rend en mesure de présenter une argumentation structurée et efficace.

Qu’on soit d’accord ou non avec lui, son livre est désormais une référence sur le sujet. A ma connaissance, personne n’avait aborder ce thème de manière étendue.

Où lire ce livre ?

Pour une recension anglaise complète de Paul Manata sur Triablogue cliquez ici. En réalité, il s’agit d’un commentaire suivi du livre, qui expose précisément le contenu de chaque chapitre, même les arguments avec leurs prémisses. Si comme moi vous n’êtes pas pétés de tunes, vous y trouverez votre bonheur. Vous pourrez « lire le livre sans lire le livre ».

Sinon vous pouvez commander le livre sur Wipf and Stock. Il coûte une quarantaine d’euros. Malheureusement il n’existe pas de version ebook (ni pdf, ni epub, ni amazon).

PS : Cet article n’est qu’une « brève » recension du livre d’Anderson. Elle n’est en rien une défense rigoureuse ou une explication précise de la thèse de l’auteur. Un ou plusieurs articles sur ces points restent encore à venir.

Laurent Dang-Vu

Etudiant en maths/info, passionné par la théologie biblique qui me permet d'admirer la beauté de la Bible et par l'apologétique culturelle, en particulier en ce qu'elle permet d'étudier comment les oeuvres médiatiques (films, anime, littérature...) révèlent le paradoxe fascinant de l'homme sans Dieu : il rejette et recherche à la fois Dieu sans le savoir.

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Dans les Églises où est récité le Symbole des Apôtres, les chrétiens récitent d’une traite qu’ils croient « à l’Église, à la communion des saints, à la rémission des péchés… » Et s’il est vrai que le croyant protestant perçoit assez intuitivement comment le thème de l’Église et celui de la communion des saints peuvent être traités ensemble (puisque la théologie protestante définit précisément l’Église comme la communauté des saints ou des fidèles, c.-à-d. des croyants), il lui est en revanche difficile à première vue de voir un lien immédiat entre l’Église et la communion des saints d’une part, et la rémission des péchés d’autre part.
Ce n’était pas le cas de Jean Calvin. Celui-ci, dans l’un de ses premiers écrits, sa Brève Instruction Chrétienne (1537), à la fin de son explication de ce qu’il faut comprendre par la clause « Je crois à la rémission des péchés », lie ensemble ces trois expressions de la manière suivante : « nulle rémission des péchés n’est donnée d’ailleurs ni par autre moyen, ni à d’autres [que ceux qui en font partie], vu qu’hors de cette Église et communion des saints, il n’y a point de salut. » Calvin énonce ici le caractère ecclésial de la rémission des péchés : c’est dans l’Église seulement que les péchés sont pardonnés. Une telle affirmation peut étonner de la part d’un des pères fondateurs du protestantisme. Comment la comprendre ?

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