Apologétique,  Histoire de l'Église,  Philosophie,  Théologie

Une critique du présuppositionnalisme de Van Til (6/9)

Cet article est la sixième partie d’une série de traduction d’un article de Keith A. Mathison originalement publié sur Tabletalkmagazine.com.
Cliquez ici pour retrouver les autres articles de cette série.


Une « synthèse monstrueuse » de l’idéalisme et du Christ

Nous avons déjà remarqué le fait non controversé que Van Til utilise des termes et concepts empruntés à la philosophie idéaliste. Comme nous l’avons vu, c’est l’une des pratiques de Van Til qui rend ses écrits parfois très ambigus. Cependant, une question plus importante est de savoir si Van Til a laissé la philosophie kantienne et idéaliste influencer sa pensée à un niveau plus profond. Des éléments de la pensée kantienne et idéaliste se sont-ils infiltrés dans sa pensée ? Quelques-unes des critiques les plus anciennes de Van Til, y compris celles de J. Oliver Buswell, Cecil De Boer et Jesse De Boer, soutiennent que l’épistémologie de Van Til est empruntée à l’idéalisme1. Ce reproche est toujours présent2. Il est intéressant de voir que cette affirmation ne se trouve pas uniquement sous la plume des critiques de Van Til. Au moins un Van Tillien contemporain plaide explicitement en faveur d’une forte influence idéaliste sur la pensée de Van Til3.

Van Til a critiqué à la fois le kantianisme et l’idéalisme et a publié un livre complet consacré à répondre à ceux qui l’avaient accusé de promouvoir la philosophie idéaliste4. Il critique systématiquement l’idéalisme comme un faux système de pensée. Si on veut lire avec charité ce que Van Til a écrit dans ces déclarations explicites, on doit conclure que Van Til n’avait pas l’intention d’être un Kantien ou un idéaliste. D’un autre côté, si on veut lire avec charité ses critiques et les Van Tilliens qui sont d’accord avec eux sur ce point, on doit conclure qu’il y a quelque chose dans la pensée de Van Til qui a au moins une apparence d’idéalisme. Nous sommes donc obligés de regarder s’il y a des choses dans les écrits de Van Til qui amèneraient les critiques à conclure que Van Til a été influencé par la pensée idéaliste ou kantienne.

Comme nous l’avons déjà noté, Van Til utilise régulièrement une terminologie idéaliste. Quels sont certains des termes et concepts utilisés par Van Til qui peuvent être retracés à des sources idéalistes ? Comme l’observe Timothy McConnel, l’influence kantienne la plus évidente se trouve dans l’adaptation de l’argument transcendantal par Van Til5. Il explique : « Kant avait cherché dans la première critique à trouver quelles conditions doivent être supposées pour avoir l’expérience des choses et la connaissance de cette expérience6. » Dans une certaine mesure, Van Til emprunte à Kant un argument du type transcendantal et le christianise. Selon Van Til : « un argument véritablement transcendantal prend tout fait d’expérience sous investigation et tente de déterminer quels doivent être les présupposés d’un tel fait pour qu’il soit proprement ce qu’il est7. » L’utilisation par Van Til de l’argument transcendantal est-elle suffisante en soi pour prouver une influence kantienne systématique sur le contenu de la pensée de Van Til ? Non, mais il y a d’autres choses à prendre en considération au-delà de son utilisation de l’argument transcendantal.

Van Til a également emprunté l’idée du concept limitant (Grenzbegriff), un terme utilisé par Kant. Dans la philosophie de Kant, ce terme est lié aux limites de la connaissance humaine. Les êtres humains ne peuvent avoir connaissance que du phénoménal, et non du nouménal8. Van Til se réfère de façon confuse au concept limitant comme à une « notion chrétienne », comme s’il avait une longue histoire d’utilisation dans l’Église9. Il utilise ce terme fréquemment, mais comme il ne l’utilise pas dans un sens précisément kantien, cela semble être plus un exemple de sa tentative d’utiliser le langage des philosophes contemporains plutôt qu’un exemple de pensée kantienne. Bien sûr, parce qu’il ne l’utilise pas dans un sens kantien, ni ses lecteurs chrétiens ni ses contemporains philosophiques ne sont capables de le comprendre facilement.

Le fait que Van Til identifie Dieu comme « notre universel concret » est un autre exemple de son utilisation de concepts idéalistes, et cette fois-ci un exemple plus problématique10. Dans la philosophie de Hegel, l’universel concret est « l’universel qui ‘contient’ ou comprend ses instances particulières11 ». Ce concept est un élément clé dans la pensée de Hegel qu’il utilise pour expliquer universels et particuliers12. Van Til emprunte ce concept, affirmant que seul Dieu peut expliquer la relation entre les universaux et les particuliers. Même si Van Til donne une définition de Dieu comme « notre universel concret », en soi, cela ne prouve pas qu’il soit un Hégélien, mais cela soulève quand même des questions. Si Van Til utilise le concept dans le même sens que Hegel et l’applique à Dieu, il semble impossible d’éviter une certaine forme de panthéisme ou de panenthéisme. D’autre part, s’il ne l’utilise pas dans le même sens que Hegel, pourquoi l’utiliser tout court ? Les critiques de Van Til ont souligné d’autres termes et des concepts encore plus idéalistes empruntés par Van Til (par exemple, Dieu comme l’Absolu). Il n’est pas nécessaire de les examiner en détail. Ces exemples devraient suffire pour expliquer pourquoi les lecteurs de Van Til se sont souvent interrogés sur de possibles influences idéalistes.

La simple utilisation de ces termes ne prouve pas que Van Til a adopté des éléments significatifs des philosophies kantianisme et idéaliste, mais il y a un aspect important de sa pensée qui, si on l’interprète d’une certaine manière, nécessite une réflexion plus approfondie. Quand Van Til parle de manière plus catégorique de la connaissance des incroyants en termes d’antithèse, des similitudes significatives avec la pensée kantienne et post-kantienne deviennent plus évidentes. Selon les affirmations plus fortes et sans réserve de Van Til, l’incroyant n’a jamais de véritable connaissance du monde extérieur tel qu’il est réellement. Ses « lunettes colorées » façonnent la forme et le contenu de son savoir. En d’autres termes, la doctrine de l’antithèse de Van Til l’amène parfois à parler de la connaissance des incroyants d’une manière très semblable à la pensée kantienne et post-kantienne13. Comme Van Til qualifie parfois ces déclarations et accorde que les incroyants ont une véritable connaissance du monde extérieur, ces similitudes avec la pensée post-kantienne ne sont pas suffisantes pour démontrer que Van Til a adopté soit les systèmes philosophiques de Kant ou de l’Idéalisme en général. Mais ces déclarations indiquent cependant, que la version plus forte et sans réserve de la doctrine de l’antithèse est philosophiquement problématique.

La doctrine de l’antithèse nous oblige à nous pencher sur une autre question, celle des influences kantiennes et idéalistes indirectes. Van Til note à plusieurs reprises l’influence d’Abraham Kuyper et d’Herman Dooyeweerd sur sa pensée14. L’influence de Kuyper est plus évidente dans l’enseignement de Van Til sur l’antithèse, et l’influence de Dooyeweerd est plus évidente dans sa structure de l’histoire de la philosophie et dans son utilisation d’un argument transcendant15. Cependant, il est significatif que Kuyper et Dooyeweerd soient tous deux connus pour être fortement influencés par Kant et l’idéalisme. James Bratt, par exemple, note que Kuyper a combiné des « sources chrétiennes réformées et idéalistes allemandes16 ». Bratt observe « l’impact profond et permanent de l’idéalisme allemand sur sa pensée17 ». La pensée de Dooyeweerd a également été influencée de façon importante par le Kantianisme18. Si l’on observe dans la pensée de Van Til des traces d’idéalisme, et si elles sont reliées à la doctrine antithèse, il se peut que Kuyper et Dooyewerd aient plus ou moins joué un rôle de médiateur.

En conclusion, bien que Van Til lui-même n’ait adopté comme système de pensée intégral ni la philosophie de Kant, ni l’idéalisme, il est difficile de nier une influence idéaliste sur sa pensée. En fait, certains des propos de Van Til pourraient être interprétés comme indiquant une forte influence idéaliste. Si tel est le cas, ce ne serait pas surprenant. Van Til était tellement immergé dans ce contexte philosophique depuis ses années universitaire qu’il semble, au moins, avoir laissé la philosophie des Lumières dicter son programme apologétique. Le fait d’avoir laissé l’idéalisme de ses contemporains éduqués diriger son programme (et une grande partie de son langage philosophique) a entraîné une grande confusion et des désaccords de la part de ses lecteurs. Le fait de permettre à tout « méprisant cultivé » de dicter un ordre du jour théologique peut cependant avoir des conséquences bien pires19.


  1. BUSWELL, J. Oliver, “The Fountainhead of Presuppositionalism”, The Bible Today 42, no 2 (1948) ; DE BOER, Cecil, “The New Apologetic”, The Calvin Forum XIX, no 1–2 (Août–Septembre 1953) : 3 ; DE BOER, Jesse, “Professor Van Til’s Apologetics : Part 3 : God and Human Knowledge”, The Calvin Forum XIX, no 4 (Novembre 1953) : p. 57.[]
  2. Voir, par exemple, HAINES, David, “Presuppositionalism and Natural Theology: A Critical Analysis of the Presuppositional Challenge to Natural Theology”, 4n18 ; FESKO, J.V., Reforming Apologetics, Grand Rapids, Mich. : Baker Academic, 2019, p. 144–147, p. 156–157.[]
  3. BOSSERMAN, B.A., The Trinity and the Vindication of Christian Paradox: An Interpretation and Refinement of the Theological Apologetic of Cornelius Van Til, Eugene, Ore.: Pickwick, 2014, 1, p. 59–79.[]
  4. Voir VAN TIL, Christianity and Idealism.[]
  5. MCCONNEL, Timothy, “The Influence of Idealism on the Apologetics of Cornelius Van Til”,  JETS 48, no 3 (Septembre 2005), p. 577.[]
  6. MCCONNEL, “The Influence of Idealism on the Apologetics of Cornelius Van Til”, p. 577.[]
  7. VAN TIL, Survey of Christian Epistemology, p. 10.[]
  8. Voir la discussion dans le livre de FESKO, Reforming Apologetics, p. 144–145.[]
  9. VAN TIL, Common Grace and the Gospel, p. 11.[]
  10. VAN TIL, Common Grace and the Gospel, p. 8.[]
  11. MAGEE, Glenn Alexander, The Hegel Dictionary, Londres : Continuum, 2010, p. 61.[]
  12. Les universaux concrets se distinguent des universaux abstraits. Les concepts sont utilisés par Hegel dans sa tentative de relier les universaux et les particuliers. Chaque fois qu’un universel concret existe, et peu importe où qu’il existe, c’est un individu particulier. Lorsque « être un chien » existe, cela existe en tant que chien individuel. Chaque fois qu’un universel abstrait existe, et partout où il existe, il existe en tant que propriété d’un individu particulier. Lorsqu’« être marron » existe, cela existe en tant que propriété d’un chien ou d’un arbre individuel, etc. De plus, il existe en tant que propriété de plus d’un chien ou d’un arbre. Pour une explication plus approfondie du concept, voir STERN, Robert, “Hegel, British Idealism, and the Curious Case of The Concrete Universal,” British Journal for the History of Philosophy 15, no 1, 2007, p. 126–134.[]
  13. David Haines a traité de ce sujet en détail dans son article très utile HAINES, “Presuppositionalism and Natural Theology: A Critical Analysis of the Presuppositional Challenge to Natural Theology.”[]
  14. Sur l’influence de Kuyper, voir VAN TIL, Introduction to Systematic Theology, 2e éd., p. 17 ; The Defense of the Faith, 4e éd., p. 23–24. Sur l’influence de Dooyeweerd, voir VAN TIL, Survey of Christian Epistemology, iii; The Defense of the Faith, 4e éd., p. 237 ; A Christian Theory of Knowledge, p. 5.[]
  15. Les écrits d’Herman Dooyeweerd sont sans doute encore moins clairs que ceux de Van Til.[]
  16. BRATT, James D., Abraham Kuyper: Modern Calvinist, Christian Democrat, Grand Rapids, Mich. : Eerdmans, 2013, p. 31.[]
  17. BRATT, Abraham Kuyper, p. 32.[]
  18. Voir FESKO, Reforming Apologetics, Grand Rapids, Mich. : Baker Academic, 2019, p. 182–183 ; DILLER, Antoni, “Herman Dooyeweerd: A Profile of His Thought”, Spectrum 22, no 2, p. 143–144.[]
  19. Rappelez-vous la façon dont le libéralisme théologique a permis à la pensée philosophique des Lumières d’établir son ordre du jour. Voir, par exemple, DORRIEN, Gary, Kantian Reason and Hegelian Spirit: The Idealist Logic of Modern Theology, Chichester : Wiley-Blackwell, 2015).[]

Enfant de Dieu, passionné par la théologie et la philosophie. S'il est enfant de Dieu, c'est exclusivement en vertu des mérites de Jésus-Christ et de la grâce de Dieu. Si Dieu le veut, il se fiancera bientôt !

2 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *