La substitution pénale s'oppose-t-elle à la notion biblique du pardon ?
9 mai 2020

On le sait bien, l’idée que Dieu soit en colère contre le péché ne plaît pas aujourd’hui. À vrai dire, cela n’est pas nouveau. En conséquence, dire que Christ aurait satisfait une justice divine et subi la colère de Dieu en son humanité est présenté comme un repoussoir et des redéfinitions de l’Évangile tentent alors de minimiser l’importance de la substitution pénale du Christ voire de la rejeter fermement.

Dans cette série, j’aimerais répondre aux principales objections à la substitution pénale et expliquer pourquoi, bibliquement, il ne saurait y avoir d’Évangile sans cette notion.

Je pourrais commencer par définir ce que j’entends par substitution pénale mais je ne le fais volontairement pas dès maintenant car je pense que la plupart des objections à la substitution pénale reposent en fait sur une caricature de la doctrine chrétienne historique. Ainsi, pour que l’on puisse ressentir la force des objections à cette doctrine, je préfère laisser le lecteur avec, peut-être, une conception biaisée afin de la corriger tandis que je répondrai aux objections courantes. Je préfère aussi répondre aux objections avant de présenter la thèse car il semble que lorsque ces barrières demeurent, plusieurs sont incapables d’apprécier véritablement la substitution pénale. Commençons dès aujourd’hui avec la question du pardon.

Le pardon n’est-il pas gratuit ?

La première fois que j’ai entendu cette objection, c’était dans la bouche d’un apologète musulman. L’objection va ainsi : Jésus ne nous demande-t-il pas de pardonner gratuitement ? Dès lors, pourquoi faudrait-il, pour que nous soyons pardonnés, qu’un autre soit puni à notre place ? Dieu ne pourrait-il pas pardonner librement ?

Cette question en comporte en fait plusieurs liées à la justice et à la simplicité de Dieu que nous aborderons dans d’autres articles. Mais aujourd’hui, concentrons-nous sur cette question du pardon gratuit.

Ramenons à notre mémoire la parabole du fils prodigue (ou, mieux nommée, la parabole des deux fils). Ce fils prodigue est pardonné par son père. Quelqu’un dira peut-être “Voyez ! Il reçoit son fils sans lui demander de payer ni faire payer un autre pour lui !”. C’est exact. Mais est-ce à dire que personne n’a payé ? Il me semble au contraire que c’est le père qui a payé. Le fils a dilapidé sa part du bien et le père accueille ce fils. Dès lors, le père prend la dette du fils et continue à subvenir à ses besoins sur ses deniers personnels. Lorsqu’une dette est annulée par celui à qui on la devait, cela ne veut pas dire que personne n’a payé pour nous, cela implique que le créancier l’assume. Jésus a ouvertement utilisé l’analogie de la dette pour parler du pardon. Si vous ne rendez pas la gifle mais tendez l’autre joue, cela aura pour conséquence que vous prendriez sur vous une gifle, ce que l’autre méritait.

Le Dieu vengeur

Paul exhorte les chrétiens à ne rendre à personne le mal pour le mal (Romains 12:17). Est-ce pour s’opposer à une justice rétributrice ? Il dit plus loin “Ne vous vengez pas vous-mêmes, bien-aimés” et l’on comprend déjà que si l’on ne doit pas se venger nous-mêmes, c’est qu’un autre nous vengera. En fait, Paul ne nous laisse pas le deviner mais poursuit “mais laissez agir la colère, car il est écrit : à moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerait, dit le Seigneur.” (Romains 12:19).

Ce passage nous enseigne plusieurs choses. Premièrement, nous ne devrions pas être hâtifs et tirer de ce que Dieu nous ordonne une stricte correspondance avec ce qu’il fait. En effet, certaines actions conviennent à Dieu qui ne conviennent pas à l’homme, comme le fait d’exiger l’adoration. Mais la vengeance aussi semble faire partie de ce domaine. Si l’homme est appelé à ne pas se venger, ce n’est pas parce que la vengeance serait mal en soi, ni qu’au mal ne doit pas répondre une peine correspondante, mais parce qu’il revient à Dieu de rétribuer. Paul dira dans le chapitre suivant que Dieu exerce sa colère, entre autre, via les magistrats civils.

Deuxièmement, on comprend que le secret du pardon gratuit de notre côté est fondé, non seulement dans la considération que Dieu nous a remis une grande dette mais aussi que c’est lui qui nous fera justice. Je ne me fais pas justice non pas parce que je renonce à mes droits (pourquoi renoncer à ce qui est juste ?) mais parce que je m’en remet au juste juge, le Dieu vengeur. C’est ainsi que Paul nous exhorte, au verset suivant, à donner à notre ennemi à manger et à boire s’il a faim ou soif (Romains 12:20). Mais qu’ajoute-t-il ensuite ? “Car en agissant ainsi, ce sont des charbons ardents que tu amasseras sur sa tête”.

Conclusion

Une lecture superficielle de la Bible peut nous laisser penser que Jésus présentait un pardon qui consiste principalement dans le fait de passer sur la faute. Mais par plusieurs paraboles, il nous fait comprendre que si le débiteur ne paye pas, c’est que le créancier assume la dette lui-même. Sur la croix, ce n’est personne d’autre que celui envers lequel nous étions débiteurs qui a payé la dette que nous ne pouvions pas payer.

Nous retenons de cette objection une première précision concernant la doctrine de la substitution pénale afin qu’elle ne soit pas tordue : cette théorie n’implique pas qu’un tiers (c’est-à-dire un autre que le débiteur ou le créancier) ne paye pour le pécheur mais elle implique que celui à qui nous devions la dette nous la remette, assumant par là même cette dette. Cela ne peut se comprendre qu’en replaçant la substitution pénale dans son contexte trinitaire : le Fils qui subit la colère du Père est le seul vrai Dieu. Autrement dit, ce n’est pas que le Père soit le méchant en colère et le Fils le gentil plein d’amour. C’est Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, dont la justice condamne nos agissements ; c’est ce même Dieu, dont la volonté est une, qui a pris sur lui notre peine, en la Personne du Fils et par amour.

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine en 4ème année (FASM1) à la Faculté de Médecine et Maïeutique de l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas D'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde avec laquelle il vit sur Lille.

2 Commentaires

  1. Aurore

    Salut Maxime. Dieu nous pardonne en ce qu’il efface notre dette. D’accord avec toi, c’est le principe du pardon : ne pas réclamer ce qui nous est dû. Mais ensuite continuer en disant que Dieu a lui même payer cette dette (en subissant lui même la colère méritée) c’est il me semble pousser l’illustration (car il s’agit bien d’une illustration n’est-ce pas?) de la dette bien trop loin et c’est voir le pardon divin comme une opération comptable.
    Ensuite tu écris qu’il ne faudrait pas tendre a une stricte correspondance entre ce que Dieu nous demande et ce qu’il fait. Stricte non mais le nouveau testament fait bien cette correspondance entre pardon divin et le pardon qui est demandé aux chrétiens. La parabole en Matthieu 18 en témoigne, également Saint Paul nous demander de pardonner comme nous avons été pardonné.
    Sur le paragraphe d’un Dieu vengeur, il me semble nécessaire de préciser que le verset sur les charbons est un verset dont le sens est débattu. Une des interprétations serait que l’ennemi aurait des remords en voyant la bonté du chrétien, qu’il se sentirait honteux. Quelques versets plus haut Saint Paul demande aux romains : “bénissez ceux qui vous persécutent”. Le passage sur la vengeance de Dieu peut donc être lu dans un contexte où les chrétiens sont persécutés et voudraient se faire justice eux-même.
    S’en remettre à la justice de Dieu est nécessaire (tout comme s’en remettre a la justice des hommes), néanmoins je nuancerai tes propos qui disent que le secret de notre pardon gratuit c’est que Dieu fera justice. Après tout, notre Seigneur Jésus-Christ sur la croix a prié “Père pardonne leur car ils ne savent pas ce qu’ils font”.
    J’ai une question pour toi (peut être un prochain article?) : comment comprend-tu les passages ou Jésus pardonne les péchés librement (exemple en Marc 2) par rapport à ta vision du pardon divin qui nécessite un châtiment ?

    Réponse
    • Maxime N. Georgel

      Bonjour,
      Avant de répondre, je tiens à corriger un malentendu : cet article n’a pas pour but d’établir la substitution pénale mais de répondre à une objection. Ainsi, je suis d’accord sur le fait que le fils prodigue ou la parabole de la dette remise n’implique pas nécessairement une substitution pénale, je réponds simplement à ceux qui les utilisent contre elle en notant que la notion de dette remise n’équivaut pas à celle de “dette annulée”. Si un tel ne paye pas sa dette, c’est son créancier qui la paye nécessairement. Je n’ai aucun soucis à utiliser des notions comptable pour parler du pardon divin. Cette analogie est conforme à la vérité, avec des limites. Néanmoins cette notion est assez importante pour que le Christ juge utile de l’inclure dans notre prière quotidienne.
      Oui, nous devons pardonner comme Dieu nous a pardonné. La non-correspondance stricte est sur la notion de vengeance (non pas sur celle de pardon) où l’Ecriture nous dit explicitement de ne pas nous venger ET que Dieu vengera. Aussi, le fait que l’Ecriture donne le pardon divin en exemple pour le pardon humain n’implique pas que le mouvement puisse être effectué dans l’autre sens. Dieu nous a pardonné gratuitement, pardonnons gratuitement. Mais ici la gratuité est pour celui qui est pardonné et non nécessairement pour celui qui pardonne. D’une manière générale, il n’y a jamais univocité entre ce que fait Dieu et ce que nous faisons. Ainsi, le parallèle doit être maintenu dans ses limites : c’est sur la notion de gratuité et de libéralité pour le pardonné que se situe le parallèle et non sur la position de Dieu comme juge.
      Oui, ces remarques sur Romains 12 sont exactes. Mais elles ne changent pas mon principal point : les chrétiens sont appelés à ne pas se venger non pas parce que la vengeance est mauvaise mais parce qu’un autre s’en chargera. Le livre des Proverbes fait intervenir ces paroles et la formule “A moi la rétribution” est utilisée dans d’autres contextes plus larges que la persécution. Il semble donc que Paul applique ici un principe général à la situation particulière de la persécution. Mais cela fait encore ressortir mon point : la (en tout cas, celle donnée par Paul) raison pour laquelle les chrétiens n’ont pas à se venger de leurs ennemis mais à les bénir est que Dieu se chargera de la vengeance, il le fait entre autre par les magistrats et eschatologiquement par le Fils.
      Le mot “secret” ne sera peut-être pas retenu, mais l’idée est la suivante : une des raisons pour lesquelles nous ne nous vengeons pas est notre confiance dans le fait que Dieu vengera lui-même ses ennemis et fera justice. Cette notion est présente tout au long de l’Ecriture à tel point qu’on aura bien du mal à dire quel Psaume est à proprement parler imprécatoire et quel ne l’est pas !
      Par rapport à la question : je ne dis pas que Dieu est contraint de châtier pour pardonner, je dis qu’il a choisi de manifester ainsi sa justice. Le pardon accordé par Jésus s’interprète évidemment dans le cadre de son ministère tout entier qu’on ne saurait lire sans sa mort expiatoire. Et ce n’est pas à sa mort qu’on le découvre, dès son baptême il est annoncé comme l’Agneau qui ôte les péchés… en les prenant sur lui et il répètera qu’il est venu pour mourir à une fréquence croissante tout au long de son ministère. L’utilisation de Lévitique 16 en Esaie 53 et la subséquente utilisation d’Esaie 53 dans le Nouveau Testament en rend compte.
      Cet article est bien loin d’établir la substitution pénale et ce n’est pas son but. Par contre, il répond à ceux qui disent que “libre pardon” implique “pas de peine”. L’idée principale à en retenir, c’est que la peine subie par le Fils est à lire dans le contexte trinitaire : c’est Dieu, celui qui pardonne, qui assume les conséquences et non pas un tiers innocent.
      Ce podcast pourra être utile (13 min) : https://www.thegospelcoalition.org/podcasts/tgc-podcast/did-jesus-and-paul-preach-the-same-gospel/
      Ou cette vidéo (1h) : https://www.youtube.com/watch?v=3Ss5CdnTBao

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