Quel lien entre la justification, les œuvres, et le salut ? (7/7)
8 juin 2020

Double justification, quadruple justification, et la défense de John Piper

Cet article est la septième et dernière partie d’une série sur le lien entre la justification, les œuvres, et le salut. Cette troisième partie est une traduction d’un article de Brad Mason publié sur son blog Also A Carpenter.
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Introduction

Dans les dernières publications, nous avons traité de diverses défenses faites à propos de ce que John Piper a écrit concernant son rejet du salut sola fide. Nous avons d’abord traité de l’affirmation selon laquelle il ne faisait que souligner que la justification et la sanctification sont inséparables1. Je suis tout à fait d’accord. Mais toutes deux sont des avantages de l’union avec le Christ, la foi seule étant la cause instrumentale de cette union. Nous avons ensuite examiné l’affirmation selon laquelle le Piper ne faisait en réalité que souligner que le « salut » est un terme plus large que la justification2. Je l’admets également, mais la justification est simplement la déclaration actuelle du verdict futur, et les deux sont fondées sur les mérites du Christ, reçus par la foi seule. Enfin, nous avons répondu à la réponse de Mark Jones selon laquelle Piper n’utiliserait en réalité qu’une distinction scolastique réformée entre le droit au salut et la possession du salut3. Nous avons conclu avec Thomas Goodwin que le droit au salut comprend « la totalité », non seulement la justification mais aussi le salut final. La justification n’est pas égale au droit et le salut final n’est pas égal à la possession. Il y a un droit à la totalité et une possession de la totalité. Et le droit à cette totalité est obtenu par la foi seule.

Nous en arrivons maintenant à une autre défense qui semble surgir ici et là, notamment par le biais de The Calvinist International. Elle consiste à dire que les meilleures figures de la tradition réformée ont toujours reconnu une « double justification », l’une par la foi et l’autre par les œuvres. L’argument implicite est que Piper ne fait en réalité que parler de ces deux justifications historiquement admissibles, mais les lecteurs évangéliques et réformés modernes ne peuvent pas le voir, ignorant la tradition et effrayés par des mots et des phrases qui ne correspondent pas au lustre moderne. Mais c’est absurde. Souligner l’existence de différents sens et usages du concept “justifier” ne permet pas de résoudre le débat. Souvenez-vous que ce qui est en cause, c’est l’affirmation de Piper selon laquelle la justification serait par la foi seule, tandis que le salut final dépendrait de la foi et des fruits, les bonnes œuvres étant des conditions et des exigences nécessaires pour atteindre le ciel4. Ainsi, se contenter de souligner que nous pouvons utiliser le mot « justifier » lorsque nous parlons d’œuvres n’est pas pertinent pour résoudre la question qui consiste à se demander si nous sommes sauvés maintenant et au dernier jour par les mérites du Christ seul, reçus par la foi seule, ou par la foi plus des fruits « suffisants ».

De plus, étant donné les multiples sens du mot « justifier », je me demande pourquoi seule une double justification est offerte pour défendre les affirmations de Piper. Est-ce pour sauver les meubles concernant l’erreur de Piper sur le salut progressif ; une justification au début par la foi, et une autre à la fin par les œuvres ? C’est la même erreur que celle qui a été commise dans le système de Piper qui suppose que le droit au salut représente la justification et la possession du salut représente le salut final. En réalité, la « justification » est un terme général dans l’Écriture ; « justifier » signifie simplement déclarer juste, et s’applique bibliquement aux actions et aux conditions des hommes, et cela de différentes manières dans différentes circonstances. En fait, je dirais qu’il y a au moins quatre sens et usages bibliques importants du mot « justifier » qui se rapportent au salut de l’homme. Et aucun d’entre eux, j’ai l’intention de le montrer, ne permet de corriger l’erreur de Piper.

Herman WItsius nous en donne les trois premiers sens dans son livre Economy of the Covenants Between God and Man, et on peut en ajouter un quatrième à partir de l’ouvrage de Thomas Goodwin sur l’épître de Jacques. J’espère ici pouvoir examiner brièvement chacun d’entre eux et les comparer avec le rejet du salut sola fide par Piper.

(1) La déclaration de Dieu concernant les actions des hommes : « Phinées se leva pour intervenir, et […] cela lui fut imputé à justice » (Ps. 106:30-31).

Witsius se lance :

La déclaration de Dieu concernant les hommes, concerne soit certaines de leurs actions particulières, soit leur condition toute entière. Les actions des hommes sont considérées soit par rapport aux prescriptions de la volonté divine, soit par rapport aux actions des autres, selon que celles-ci sont plus ou moins mauvaises. Dieu se prononce absolument sur les actions, lorsqu’il les déclare soit mauvaises, condamnant l’homme en elles (comme Nathan l’a dit à David au nom de Dieu, 2 Samuel 12:9 : « Pourquoi donc as-tu méprisé la parole de l’Éternel, en faisant ce qui est mal à ses yeux? »), soit bonnes, justifiant l’homme qui s’y trouve ; en ce sens, David, ayant les yeux fixés sur la justice de sa cause contre ses ennemis, prie, au Ps. 7:8 : « Juge-moi, Eternel, conformément à ma justice et à mon intégrité5! »

Cette « justification » n’est pas la justification qui donne la vie, mais plutôt une déclaration de Dieu selon laquelle une œuvre particulière était effectivement juste. Il est vrai qu’aucune des actions de l’homme déchu n’est parfaite et exempte de péché ; mais Dieu les justifie par sa grâce de la même manière qu’il justifie l’homme tout entier par la foi, c’est-à-dire qu’il les reçoit comme justes, purifiées par l’imputation de la justice de Christ. Comme l’a écrit Jean Calvin,

Après les avoir reçus, il les justifie en leur personne, c’est-à-dire qu’il les considère comme ses enfants agréables, et ensuite il justifie leurs œuvres6.

Witsius examine ensuite longuement l’exemple de l’exécution des fornicateurs du Temple par Phinées, qui se trouve dans Nombres 25. Psaume 106:28-31 évoque cet événement :

Ils se sont attachés au dieu Baal-Péor

Et ont mangé des sacrifices offerts à des morts.

Ils ont offensé l’Éternel par leurs agissements,

Et un fléau a éclaté parmi eux.

Phinées s’est levé pour intervenir,

Et le fléau s’est arrêté;

Cela lui a été compté comme justice

De génération en génération, pour toujours.

Malgré tous ses défauts, cet acte lui fut néanmoins « imputé à justice ». Calvin écrit également sur Phinées, expliquant comment une œuvre imparfaite peut être acceptée comme juste devant Dieu :

Comment donc se fait-il que cette vengeance lui est imputée à justice ? Sans doute fut-il préalablement justifié par la grâce de Dieu. Car ceux qui sont déjà vêtus de la justice de Christ, voient Dieu propice, non seulement envers leurs personnes, mais aussi envers leurs œuvres, desquelles les tâches et les souillures sont couvertes par la pureté de Christ, afin qu’elles ne les condamnent pas. Et par ce moyen, ces œuvres n’étant plus entachées par aucune souillure sont comptées comme justes : il est certain que les œuvres des hommes ne sont agréables à Dieu que s’il les supporte dans sa miséricorde. Or maintenant si la justice de la foi est la seule raison pour laquelle les œuvres sont imputées à justice, regardez à quel point les arguments de ces gens sont sots, qui disent que « Puisque la justice est attribuée aux œuvres, alors la justice n’est pas par la foi seule ». Mais j’oppose à leur encontre cet argument invincible : à savoir que toutes œuvres seront condamnées comme celles de l’iniquité, sauf si l’homme est justifié par la seule foi7.

La justification d’œuvres individuelles est certainement une utilisation appropriée et biblique du concept « justifier ». Mais elle doit clairement être distinguée de la justification des hommes par les mérites du Christ par la foi, et même de la justification de l’homme tout entier par les œuvres, cette dernière conduisant au sens suivant de Witsius.

(2) La déclaration de Dieu concernant la condition des hommes : « Vous voyez donc que l’homme est justifié par les œuvres, et non par la foi seulement. » (Jacques 2:24)

Witsius continue,

Voilà pour la déclaration de Dieu concernant les actions des hommes. Par contre, sa déclaration quant à leur condition, est de plusieurs sortes. Car Dieu les considère soit tels qu’ils sont en eux-mêmes, selon leurs qualités inhérentes, soit vicieux par la nature corrompue, soit saints et louables par la grâce réformante ; ou bien Il les considère tels qu’ils sont réputés en Christ le garant.

Dieu ne peut ni considérer ni déclarer que les hommes sont autrement que ce qu’ils sont réellement. Car « son jugement est conforme à la vérité » (Romains 2:2), et donc ceux qui sont encore sous la domination du péché et qui marchent avec joie sur le sentier de leurs convoitises dépravées, sont jugés et déclarés par Dieu comme étant irrégénérés, des méchants et des esclaves du diable, c’est-à-dire, tels qu’ils sont vraiment ; car « il ne traite pas le coupable en innocent » (Exode 34:7). Mais ceux qui sont régénérés par sa grâce, créés de nouveau à son image, et qui se livrent de bon cœur à la pratique d’une sainteté sincère, sont par lui absous des péchés de profanation, d’impiété et d’hypocrisie ; et ils ne sont plus considérés comme morts dans leurs péchés, esclaves du diable, des enfants du monde, mais comme de vrais croyants, ses propres enfants, restaurés à son image et dotés de sa vie. C’est ainsi qu’il a justifié son serviteur Job, en déclarant : « Il n’y a personne comme lui sur la terre. C’est un homme intègre et droit. Il craint Dieu et se détourne du mal » (Job 1:8)8.

Nous avons donc ici la justification d’un croyant quant à son caractère et à sa condition. Dieu justifie dans sa grâce les œuvres de chaque croyant, eux qui ont été justifiés en Christ, avec les mérites de Christ imputés. Et chaque croyant justifié a aussi son caractère et sa condition jugés justes par Dieu, non pas en raison de la qualité inhérente de leurs actes, mais selon la justice incomplète commencée en eux par la puissance intérieure du Saint-Esprit. En fait, ce n’est pas une justification que seuls certains croyants reçoivent alors que d’autres ne la reçoivent pas. Ce n’est pas non plus une justification selon la totalité des pratiques, des vertus et des actes d’un homme, mais seulement selon ce qui ne lui est pas réellement imputable. Witsius explique cela ci-dessous :

Et c’est toujours le cas de tous les croyants. En effet, le diable, qui est l’accusateur des frères, ne manque pas de les accuser d’hypocrisie devant Dieu, comme s’ils ne le servaient pas avec sincérité ; et non seulement il les accuse ainsi devant Dieu, mais il trouble aussi leur conscience, comme si toute leur foi et leur piété n’étaient qu’un masque et un spectacle extérieur, qu’ils ont jusqu’à maintenant imposés, non seulement aux autres, mais aussi à eux-mêmes. Pour apaiser la conscience des croyants, lorsqu’ils sont ainsi ébranlés par le faux accusateur, il faut les absoudre de cette accusation et les justifier par rapport à ce faux témoignage devant Dieu ; ce que Dieu fait aussi quotidiennement, en assurant les élus de la sincérité de leur conversion, par le témoignage de son Esprit, et en montrant ainsi que la louange d’un vrai juif est par lui (Romains 2:29). Cette justification est, en effet, très différente de l’autre, dont nous allons traiter maintenant, où la personne est absoute des péchés dont elle est réellement coupable, et qui lui sont pardonnés selon l’œuvre du Christ. Dans ce cas, il est acquitté des péchés dont il n’est pas responsable et il est déclaré ne pas les avoir commis9.

De même que Dieu justifie les bonnes œuvres des fidèles, de même, aujourd’hui encore, il innocente leur personne des accusations des hommes et des diables, dans la mesure où leur vie démontre la bonté et la présence régénératrice de Dieu en eux. Il ne s’agit pas d’une justification à la fin, où Dieu examinerait les œuvres des croyants pour voir si les conditions du salut ont été remplies ; il s’agit plutôt d’une justification publique des sauvés au début, au milieu et à la fin.

De plus, ce n’est pas une justification devant Dieu à proprement parler. Ceux qui sont justifiés dans ce sens ont déjà été justifiés et jugés justes pour toujours grâce aux mérites du Christ, appropriés par la foi, devant le siège du jugement de Dieu. Le commentaire de Thomas Goodwin sur Jacques 2 est utile à cet égard :

Il y a une double justification par Dieu : l’une péremptoire, l’autre déclarative ou démonstrative. Bien que cette dernière soit aussi devant Dieu, elle est pourtant celle qui doit être faite devant le monde entier par Dieu. Et pour expliquer cela, voyons que l’une est la justification des individus coram Deo, devant Dieu, tels qu’ils se présentent nus devant lui, et n’ont à faire qu’à lui pour le droit au salut ; et ainsi ils sont justifiées par la foi sans les œuvres, soit une foi qui regarde vers Dieu et vient de Dieu, soit une foi qui vient d’eux-mêmes. Dieu y fait passer un acte de justice du Christ, par pure prérogative ; comme un roi, lorsqu’il pardonne, ou crée un noble, et ainsi de suite. Et cette partie de la distinction, c’est Paul lui-même qui la formule avec l’exemple d’Abraham : coram Deo, devant Dieu, ni Abraham, ni aucune chair ne sera justifiée par les oeuvres. Romains 4:2-5 : « Si Abraham a été considéré comme juste sur la base de ses œuvres, il a de quoi se montrer fier, mais non devant Dieu. En effet, que dit l’Ecriture? Abraham a eu confiance en Dieu et cela lui a été compté comme justice. Or, si quelqu’un accomplit quelque chose, le salaire est porté à son compte non comme une grâce, mais comme un dû. Par contre, si quelqu’un ne fait rien mais croit en celui qui déclare juste l’impie, sa foi lui est comptée comme justice ». Notez qu’il dit : « non devant Dieu » , c’est-à-dire pas une justification pas dans le sens justification de l’acte passé entre Dieu et l’âme d’un homme, et  qui concerne les transactions privées entre les deux10.

Cette justification est une démonstration pour les hommes du monde, les anges et les diables, et non une déclaration de justice aux yeux de Dieu en soi.

De plus, Goodwin poursuit en affirmant que cette justification de la condition des hommes selon les œuvres n’ajoute rien à la justice parfaite imputée à chaque croyant, mais « accomplit » (Jacques 2:23) la déclaration de justice qui précède, par la foi seule :

Maintenant, cette justification, qui en réalité, et pour en ce qui la concerne, était complète par un simple acte de croyance et elle le sera pour l’éternité, on ne peut rien y ajouter (et les mots mêmes demande cela, en ce que trente ans avant qu’Abraham n’offre son fils, la justice lui a été imputée en croyant), pourtant on dit qu’elle est accomplie, lorsqu’elle est rendue manifeste et démontrée. Tout comme la résurrection du Fils de Dieu n’a rien ajouté à sa filiation qui était essentielle, de même cette justification d’Abraham par les œuvres, Jacques 2:21, n’a rien ajouté à l’imputation réelle de Dieu de la justice du Christ, mais en a été le signal visible.

Alors, concevons que Dieu a le droit d’agir de la sorte. Dieu dit d’un homme qui commence à faire un acte de foi les mains vides, je justifie cet homme, et je le justifie pour toujours, et je ne m’en reviendrai jamais sur ma déclaration11.

Rien ne peut être ajouté aux mérites du Christ imputés au croyant devant la face de Dieu. La justification par la vraie foi — la foi qui saisit et unit avec le Christ — rend le croyant éternellement juste devant Dieu, coram Deo, devant la face de Dieu, maintenant et pour l’éternité. Ce qui nous amène au sens suivant dont traite Witsius.

(3) La justification évangélique d’un pécheur : « Par contre, si quelqu’un ne fait rien mais croit en celui qui déclare juste l’impie, sa foi lui est comptée comme justice » (Rom. 4:5).

Après avoir examiné la justification des actes individuels des hommes et la justification publique de l’homme quant à sa condition de nouveau converti (i.e., régénéré), Witsius passe ensuite à la justification évangélique, « la justification de l’homme en tant que pécheur, mais considéré comme étant en Christ le garant ». C’est cette justification que nous connaissons et aimons tous, car elle est, selon Witsius, « le fondement de tout confort durable ». Witsius la définit comme tel :

Nous définissons ainsi la justification évangélique d’un pécheur : il s’agit d’un acte de Dieu légal mais gracieux, par lequel le pécheur élu et croyant est absous de la culpabilité de ses péchés, et a droit à la vie éternelle qui lui est attribuée, en raison de l’obéissance du Christ reçue par la foi12.

Bien que je préfère de loin la formulation du catéchisme de Heidelberg sur ce point :

Comment es-tu justifié devant Dieu?

— Seulement par une vraie foi en Jésus-Christ. Aussi, quoique ma conscience m’accuse d’avoir gravement péché contre tous les commandements de Dieu, de n’en avoir jamais gardé aucun, et d’être encore continuellement enclin à tout mal, Dieu cependant, sans aucun mérite de ma part, mais par pure grâce, me donne-t-il et m’impute-t-il l’œuvre parfaite de restauration, la justice et la sainteté du Christ, comme si je n’avais jamais commis ni eu aucun péché, et comme si j’avais eu moi-même cette parfaite obéissance que Jésus-Christ a observée pour moi; à la seule condition que je reçoive ce bienfait avec un cœur croyant.

Cette justification est la seule qui existe pour la vie, et elle est obtenue par la foi seule. C’est la justification coram Deo, devant la face de Dieu, une déclaration de justice maintenant et au dernier jour. Comme on peut le voir dans les sections ci-dessus, tous les autres sens de la justification dépendent de cette justification évangélique.

Passons maintenant au dernier sens.

(4) La justification de Dieu par les œuvres de l’homme : « Ne vous y trompez pas: on ne se moque pas de Dieu. Ce qu’un homme aura semé, il le récoltera aussi » (Gal. 6:7).

Compte tenu de la justification évangélique ci-dessus, accordée librement par la grâce au moyen de la foi, une objection peut se présenter. Comment Dieu peut-il être juste en donnant une déclaration de « non coupable » et de « parfaitement juste » au tout début, sans vérifier au préalable la qualité de la foi ? Goodwin évoque cette objection, et y répond admirablement.

Mais un cœur charnel pourrait objecter : Dieu donnera-t-il à l’avance, de manière irréfléchie, une justification éternelle à l’homme ? N’attendra-t-il pas jusqu’à ce qu’il voie les œuvres qui en découlent ? Non, dit Dieu, je vais m’aventurer à le faire maintenant ; car quand je veux justifier selon mon décret d’élection, je donne à mon élu la foi ; et je vois (car il voit toutes nos pensées et nos désirs de loin) que cette foi sur laquelle je justifie cet homme maintenant, ce seul acte de croire en vue de la justification, est une foi si authentique, si sincère et non feinte, et de la race des fois vraies et justes, que je m’aventurerai, ou plutôt que j’entreprendrai en vertu de celle-ci, dans le cours futur de la vie de cet homme, une production dans son cœur et dans sa vie des actes et des dispositions convenables, qui justifieront ma justification de cet homme; et quand cela en sera ainsi, alors le verdict de Dieu de le justifier sera qualifié d’accompli13.

Dieu, qui accorde une foi vivante à ses élus, les unissant à Christ avec tous ses mérites et ses bienfaits, justifiera publiquement sa justification, maintenant et lors du jugement, auprès des hommes, des anges et des démons. Goodwin écrit à propos de ce quatrième sens que l’homme justifié produira nécessairement « des actes et des dispositions appropriés, qui justifieront ma justification de cet homme » et Dieu « justifiera ses propres actes de justification, de cet homme et non de celui-là », par une déclaration publique des actes vertueux de ceux qu’il a justifiés. Mais encore une fois, il ne s’agit pas d’une justification coram Deo. C’est une justification publique, devant les hommes, les anges et les démons. Je crois que ce sens de « justifier » capture le sens des passages tels que :

Ne vous y trompez pas: on ne se moque pas de Dieu. Ce qu’un homme aura semé, il le récoltera aussi. (Galates 6:7)

et :

C’est dans la foi qu’ils sont tous morts, sans avoir reçu les biens promis, mais ils les ont vus et salués de loin, et ils ont reconnu qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre. Ceux qui parlent ainsi montrent qu’ils cherchent une patrie. S’ils avaient eu la nostalgie de celle qu’ils avaient quittée, ils auraient eu le temps d’y retourner. Mais en réalité, ils désirent une meilleure patrie, c’est-à-dire la patrie céleste. C’est pourquoi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu, car il leur a préparé une cité (Hébreux 11:13-16).

On ne se moquera pas de Dieu, il démontrera publiquement le changement qu’il a opéré dans la vie de ceux qu’il a librement justifiés par la foi. Et Dieu n’aura pas honte d’être appelé leur Dieu, car il opérera en eux les fruits de ceux qui marchent par la vraie foi.

Bien qu’il s’agisse là d’un sens biblique de la justification par les œuvres, je dirais qu’il existe une justification encore plus claire et plus profonde de la justification des hommes par Dieu : le message de l’Évangile lui-même.

Mais maintenant, la justice de Dieu dont témoignent la loi et les prophètes a été manifestée indépendamment de la loi: c’est la justice de Dieu par la foi en Jésus-Christ pour tous ceux qui croient. Il n’y a pas de différence: tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu, et ils sont gratuitement déclarés justes par sa grâce, par le moyen de la libération qui se trouve en Jésus-Christ. C’est lui que Dieu a destiné à être par son sang une victime expiatoire pour ceux qui croiraient. Il démontre ainsi sa justice, puisqu’il avait laissé impunis les péchés commis auparavant, à l’époque de sa patience. Il la démontre dans le temps présent de manière à être juste tout en déclarant juste celui qui a la foi en Jésus. (Romains 3:21-26)

Ainsi, Dieu, en déclarant les pécheurs justes en Christ, déclare au final sa propre justice, la totalité des exigences de sa justice ayant été satisfaites dans la vie et la passion du Dieu-homme Jésus-Christ.

Conclusion : Quadruple justification et John Piper

Bien que chacun des points suivants ait été amplement démontré ci-dessus, je conclurai néanmoins par une réitération de trois divergences entre le système de Piper et les différents sens de « justifier » dont nous avons parlé ici.

Premièrement, le système de Piper contient un élément temporel que ces quatre sens de la justification n’ont pas. Le système de Piper fait une distinction entre le début de notre salut et la fin, les deux ayant des conditions différentes et à leurs places respectives. La foi seule est la condition appropriée pour recevoir la justification au début, tandis que « la foi et les fruits » sont les conditions appropriées à la fin (voir ici pour plus d’informations). Mais les différents sens de la justification dont nous avons parlé ne soutiennent pas cette différenciation des termes au début et à la fin. Qu’il s’agisse de la justification des actes individuels des hommes, de leur état d’amis régénérés de Dieu, de leur justification par l’appréhension de la parfaite justice du Christ, ou de la justification de Dieu dans sa justification de ceux-ci, aucun de ces sens ne se décompose en justification de début et justification de fin. Toutes sont des déclarations de Dieu concernant le commencement de la justice, son milieu et son dernier Jour. Comme nous l’avons lu précédemment dans Witsius :

Pour apaiser la conscience des croyants, lorsqu’ils sont ainsi ébranlés par le faux accusateur, il faut les absoudre de cette accusation et les justifier par rapport à ce faux témoignage devant Dieu ; ce que Dieu fait aussi quotidiennement, en assurant les élus de la sincérité de leur conversion, par le témoignage de son Esprit, et en montrant ainsi que la louange d’un vrai juif est par lui (Romains 2:29).

Deuxièmement, une seule de ces justifications, à savoir la justification évangélique, est proprement coram Deo, devant la face de Dieu. Les trois autres sont devant le monde – tous les hommes, les anges et les démons. Cela, je crois, a été amplement démontré ci-dessus. La justification évangélique à elle seule rend l’homme parfaitement juste devant Dieu, les mérites du Christ ayant été imputés, maintenant et au Dernier Jour. Et cette justification, coram Deo, confère à l’homme la totalité du salut, au moyen de la foi seulement. Comme l’écrit Goodwin ailleurs à propos d’Éphésiens 2:8 :

Voilà tout le salut dans sa totalité, tout est donné d’un seul coup, donné dès le début, la totalité de ce salut tel qu’il est déposé dans le sein du décret de Dieu et de sa grâce libre, il nous est complètement accordé d’un seul coup, selon son droit et son titre, et il est reçu par la foi. « C’est par la grâce que vous êtes sauvés par la foi », dit-il […]. Je dis qu’ils nous sont tous accordés simultanément ; tous ceux-là sont des actes de Dieu sur nous ; ce grand salut, « un si grand salut », comme l’appelle l’Apôtre, est donné d’un seul coup ; et par la grâce vous êtes ainsi sauvés, complètement et pleinement, et ceci dès que vous croyez, eodem die, comme dit Jérôme. Voici le plus grand don qui ait jamais été fait ; « cela ne vient pas de vous, dit-il, c’est le don de Dieu ». L’Apôtre a écrit ces mots pour qu’ils fassent référence aussi bien au salut qu’à la foi. Ce n’est pas de vous, c’est le don de Dieu, toute la totalité du salut l’est. Et c’est par la grâce que vous êtes ainsi sauvés ; le salut dans sa totalité est donné par la grâce et reçu par la foi14.

Et enfin, toutes les bonnes œuvres et toutes les autres justifications suivent l’unique justification évangélique devant Dieu, obtenue par la foi seule. Dieu accorde à ses élus la foi qui seule justifie coram Deo ; mais il accorde aussi les œuvres qui en résultent, justifiant devant le monde entier sa déclaration de justice. Goodwin explique cela avec l’exemple d’Abraham :

Environ trente ans avant qu’Abraham n’offrît son fils, Dieu (comme le rapporte l’Écriture) lui avait imputé la justice pour avoir cru (Genèse 15:6). Oui, et c’est sur un acte de croyance sans rien d’autres que Dieu lui a imputé la justice. Mais alors, comme on l’a dit, Dieu qui a justifié Abraham comme son élu lui a donné une telle foi. Et un tel acte de foi a été alors mis en avant par Abraham, car Dieu, pour utiliser les mots prononcés au sujet du Christ, sachant selon son projet défini et sa prescience15 que cet acte de foi (également par élection, lui ayant donné une telle foi) serait vrai et authentique, il l’a justifié ; cette foi étant celle qu’il voulait accompagner de toutes ces bonnes œuvres, celles qu’Abraham a ensuite accomplies par la foi. Et en effet, la foi d’Abraham, après tant d’années, a engendré ces nombreux actes d’obéissance (Hébreux 1:17)16.

Dieu, qui donne la vraie foi à ses élus, les justifiant ainsi par l’imputation de la parfaite justice du Christ, montrera également en temps voulu et au Jour Dernier l’œuvre de transformation qu’il a accomplie chez ses élus en justifiant leurs œuvres, en justifiant leurs personnes devant le monde, et en justifiant sa propre déclaration de « non coupable » et de « parfaitement juste » en Christ. Ce salut, dans « la totalité », est accordé par la foi seule.


  1. Voir ici.[]
  2. Voir ici.[]
  3. Voir ici.[]
  4. Voir ici[]
  5. WITSIUS, Hermann, Economy of the Covenants Between God and Man, éd. Reformation Heritage Books, 2012, livre 2.8.16.[]
  6. CALVIN, John, Opera quae supersunt omnia, éd. Brunsvigae, apud C.A. Schwetschke et fils, 1863, vol. 23, p. 719, consultable ici.[]
  7. Commentaire de Calvin sur Rm 4:6-8 (langue modernisée).[]
  8. WITSIUS, Hermann, Economy of the Covenants Between God and Man, éd. Reformation Heritage Books, 2012, Livre 2.8.22.[]
  9. WITSIUS, Hermann, Economy of the Covenants Between God and Man, éd. Reformation Heritage Books, 2012, Livre 2.8.23.[]
  10. GOODWIN, Thomas, Works of Thomas Goodwin, 12 vols., Reformation Heritage Books, Livre 7, p. 181.[]
  11. GOODWIN, Thomas, Works of Thomas Goodwin, 12 vols., Reformation Heritage Books, Livre 7, p. 185.[]
  12. WITSIUS, Hermann, Economy of the Covenants Between God and Man, éd. Reformation Heritage Books, 2012, Livre 2.8.27.[]
  13. GOODWIN, Thomas, Works of Thomas Goodwin, 12 vols., Reformation Heritage Books, Livre 7, p. 185.[]
  14. GOODWIN, Thomas, Works of Thomas Goodwin, 12 vols., Reformation Heritage Books, livre 2, p. 316.[]
  15. Voir Actes 2:23.[]
  16. GOODWIN, Thomas, Works of Thomas Goodwin, 12 vols., Reformation Heritage Books, livre 7, pp. 183-184.[]

Hadrien Ledanseur

Enfant de Dieu, passionné par la théologie et la philosophie. S'il est enfant de Dieu, c'est exclusivement en vertu des mérites de Jésus-Christ et de la grâce de Dieu. Si Dieu le veut, il se fiancera bientôt !

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Dans les Églises où est récité le Symbole des Apôtres, les chrétiens récitent d’une traite qu’ils croient « à l’Église, à la communion des saints, à la rémission des péchés… » Et s’il est vrai que le croyant protestant perçoit assez intuitivement comment le thème de l’Église et celui de la communion des saints peuvent être traités ensemble (puisque la théologie protestante définit précisément l’Église comme la communauté des saints ou des fidèles, c.-à-d. des croyants), il lui est en revanche difficile à première vue de voir un lien immédiat entre l’Église et la communion des saints d’une part, et la rémission des péchés d’autre part.
Ce n’était pas le cas de Jean Calvin. Celui-ci, dans l’un de ses premiers écrits, sa Brève Instruction Chrétienne (1537), à la fin de son explication de ce qu’il faut comprendre par la clause « Je crois à la rémission des péchés », lie ensemble ces trois expressions de la manière suivante : « nulle rémission des péchés n’est donnée d’ailleurs ni par autre moyen, ni à d’autres [que ceux qui en font partie], vu qu’hors de cette Église et communion des saints, il n’y a point de salut. » Calvin énonce ici le caractère ecclésial de la rémission des péchés : c’est dans l’Église seulement que les péchés sont pardonnés. Une telle affirmation peut étonner de la part d’un des pères fondateurs du protestantisme. Comment la comprendre ?

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