De quel droit les Réformateurs pouvaient-ils réformer l'Église ? – François Turretin (1623-87)
12 juillet 2018

I. Parmi toutes les questions qui se réfèrent à l’appel des pasteurs, aucune n’est plus fréquemment agitée par les Romanistes ou plus conflictuelle que celle qui se rapporte à l’appel de nos réformateurs. Leur dessein est de les prouver coupables de schisme et de condamner la Réforme qu’ils ont inaugurée comme illégale et entamée sans vocation. Ainsi, par cette digression, ils veulent nous éloigner de la principale question et, ces barrières étant érigées, faire dévier la question dans une autre direction, afin d’éviter un examen de doctrine et de s’échapper en toute sécurité.

Cette question est absurde

II. Mais cette façon de procéder est tout à fait absurde. (1) Le débat entre nous et les Romanistes concerne la doctrine et non la discipline. Et pourtant, il est légal, même pour tout individu, d’agir, de chercher et de répondre en ce qui concerne la doctrine. (2) La question concernant la vocation ne peut pas être comprise sans l’autre ; puisque la principale partie de la vocation est l’épreuve doctrinale et la démonstration de la vérité qui doit être prêchée. (3) En vain est faite une enquête sur la vérité de la vocation, si elle est évidente en ce qui concerne la vérité de la doctrine. La foi ne dépend pas de la vocation, mais au contraire la vocation dépend de la foi. La foi n’est pas vraie parce que ceux qui la prêchent sont légalement appelés ; mais au contraire, sont légalement appelés ceux qui retiennent et proposent la vraie doctrine. (4) C’est ainsi que les pharisiens (qui ont enquêté sur son appel) ont traité le Christ. « Par quelle autorité fais-tu ces choses ? Et qui t’a donné cette autorité ? » (Mt. 21:23). A qui le Christ (en répondant et en leur posant des questions sur l’origine du baptême et la doctrine de Jean) indique suffisamment que la question de la doctrine doit précéder celle de l’appel. Ainsi, si nos adversaires nous demandent avec une trop grande importunité, d’où nos ancêtres ont-ils l’autorité d’enseigner autrement que ce qui leur avait été enseigné ? nous pouvons répondre par une réplique opportune (hanterotema) et demander : la doctrine des réformateurs venait-elle du ciel ou des hommes ? Dans le premier cas, pourquoi s’y opposent-ils ? Dans ce dernier cas, pourquoi ne le prouvent-ils pas ? Et s’ils ne peuvent pas montrer qu’il y a une différence entre la doctrine du Christ et les réformateurs, pourquoi doutent-ils de leur vocation légitime ? (5) Cette question peut, à bien plus forte raison, être posée contre les Romanistes, qui ne peuvent montrer dans l’Écriture aucune trace d’un appel des papes, des cardinaux et des prêtres.

III. Bien que la question relative à la vocation des pasteurs ne soit pas de peu d’utilité, tant en ce qui concerne les pasteurs eux-mêmes (pour leur consolation) qu’en ce qui concerne le peuple (pour la préservation du bon ordre) et le discernement des pasteurs légitimes des faux et de ceux qui se sont introduits de leur propre chef (pareisaktois) ; la nécessité de cette question est bien en deçà de la nécessité de la question doctrinale. Cela (la vocation) est une nécessité d’ordre seulement, sans laquelle le salut peut être obtenu ; mais la doctrine est une nécessité de moyen, sans lequel nous ne pouvons atteindre le salut (puisqu’aucun salut ne peut être obtenu sans la foi, ce qui inclut la connaissance de la doctrine du salut). Par conséquent, s’il est demandé à laquelle des deux assemblées nous devons nous joindre, celle qui est censée avoir une succession ininterrompue (mais sans la vérité), ou celle qui a la vraie doctrine (mais sans la succession), personne n’hésitera à répondre que nous devons nous joindre à cette dernière parce que la vocation sans la vérité ne peut pas sauver, tandis que la vérité peut sauver sans la vocation.

IV. Nos adversaires ici supposent faussement que la vocation est le titre à partir duquel nous nous attribuons le droit de changer une Église, alors que nous n’avons pas d’autre titre que la vérité de doctrine. Si notre vocation est fausse, tout ce que nous avons fait est injuste. Mais si elle est véritable, ce que nous avons fait pourrait être fait avec justice et légitimité. Il ne peut pas nous être dit qu’il n’y a pas d’espoir de salut pour nous si notre église est fausse ; et que l’église est fausse si notre vocation est fausse. On peut, en effet, dire d’une vocation qu’elle est fausse dans l’essentiel et par rapport aux doctrines qui sont proposées ; on peut encore, dire d’une vocation qu’elle est fausse et illégale dans les accidents et par rapport aux rites et cérémonies, qui n’ont pu être observés dans des conditions perturbées. Mais elles ne sont essentielles ni au ministère ni à l’église ; elles ne sont pas non plus nécessaires au salut de ceux qui croient. Le premier cas se dit d’une fausse église ; mais le second ne le fait pas parce qu’on peut trouver un tel cas dans une vraie église. Telle est notre vocation, non pas cependant en ce qui concerne la doctrine, mais seulement en ce qui concerne les rites alors reçus.

La vocation des Réformateurs est valide

V. Pour que nous puissions justifier notre vocation contre les préjugés les plus injustes dont elle est habituellement accablée, il faut observer que la validité ou l’invalidité du ministère doit être considérée principalement sous trois aspects. (1) En ce qui concerne les fonctions qui doivent être accomplies et les choses qui y sont enseignées et commandées, si elles sont vraies ou fausses, justes ou injustes. (2) En ce qui concerne l’assemblée dans laquelle il est exercé, si elle a le droit d’appeler au ministère ou non. (3) En ce qui concerne les personnes qui exercent le ministère dans cette assemblée. Selon le premier critère, l’appel et le ministère des Juifs, des mahométans et d’autres incroyants semblables est impie et sacrilège parce que les choses enseignées sont impies et fausses et leurs fonctions illégales. Selon le second critère, le ministère des Donatistes (qui était bon en soi parce que rien de mauvais n’y était enseigné) était vicieux parce qu’il s’exerçait dans des assemblées schismatiques qui n’avaient pas le droit de se séparer des autres. Selon le troisième critères, le ministère de simonie et d’usurpateur, bien que bon en soi, demeure mauvais et illégal à cause du défaut de vocation personnelle. Il est maintenant facile de montrer sous cette triple relation (schesei) que l’appel de nos réformateurs était légitime. Premièrement, en ce qui concerne les choses qui sont enseignées ou commandées, parce que le ministère (que la vocation nous impose) consiste entièrement dans la prédication de la doctrine du Christ et de ses apôtres. Si cela est nié par nos adversaires, nous devons en venir à la question de la discussion ou de l’examen de la doctrine et laisser la voie de la prescription ou la question concernant la vocation sur laquelle ils insistent avec tant de zèle. Et il nous sera donc facile de démontrer la vérité de notre vocation à partir de la vérité de la doctrine que nous enseignons. Mais les Romanistes ne pourront jamais prouver la vocation ou le droit qu’ils détiennent d’enseigner la transsubstantiation, le purgatoire, le sacrifice de la Messe, l’adoration des images, l’invocation des saints et autres dogmes similaires qui sont diamétralement opposés (dis dia pasan) à la Parole de Dieu, car il ne peut y avoir de vocation à enseigner des erreurs et des superstitions. Deuxièmement, l’assemblée dans laquelle le ministère est exercé avait le droit d’instituer un tel ministère : d’abord, parce que cette autorité ministérielle appartient à la vraie église ainsi que le droit de la communiquer aux pasteurs, comme on l’a vu dans la question précédente ; et une fois de plus, parce que cette église ne peut qu’être vraie dans laquelle la vraie doctrine du Christ est retenue et les erreurs et le faux culte sont condamnés, comme nous soutenons que la nôtre l’est. Troisièmement, en ce qui concerne les personnes, parce qu’elles ne se sont pas appelées elles-mêmes (autokletoi), ni se sont introduites de leur propre initiative dans le ministère, mais ont reçu une vocation de l’Église à qui appartient ce droit. Car s’ils n’étaient pas toujours appelés selon les rites alors reçus, ils n’étaient pas pour autant dépourvus d’un appel légitime dans les choses essentielles (mais uniquement dans les accidents).

VI. Mais pour que nous puissions plus particulièrement démontrer la véracité de la vocation des réformateurs, ils doivent être considérés en deux temps : Le premier est celui de ceux qui ont été appelés et ordonnés dans l’église romaine. Le second de ceux qui ont été appelés par des assemblées de croyants sans pasteurs. Quant aux premiers, un appel légitime ne peut leur être refusé, à moins que les Romains ne veuillent confesser qu’ils sont démunis d’une vocation légitime. Car leur appel est soit légitime, soit il ne l’est pas. S’il est légitime, ils ne peuvent pas blâmer nos hommes. S’il ne l’est pas, ils nous objectent vainement notre manque de vocation (puisqu’ils en seraient eux aussi dépourvu).

VII. On ne peut pas non plus objecter qu’ils ont perdu leur appel en contestant la doctrine reçue dans l’église romaine. Si loin de pouvoir être dit pour ce motif qu’ils ont perdu leur appel, ils l’ont au contraire ramené à sa fin véritable et légitime et celle voulue par le Christ. Je confesse que ce n’était pas l’intention de ceux qui les ont ordonnés – qu’ils devraient s’opposer à la doctrine reçue ; mais c’était leur devoir de s’occuper du commandement du Christ et de l’obligation et de la nature primitive de leur fonction. Il faut distinguer avec précision les deux fins qui se présentent ici. L’une est la fin première de Dieu, l’auteur de l’appel et de l’office lui-même ; l’autre, la fin secondaire et moins importante de l’appel des hommes. Il est certain qu’ils ne considéraient pas la fin des hommes, qui était de défendre et de propager la doctrine papale, parce qu’elle était injuste. Mais ils avaient du respect pour la fin première de l’office lui-même et de l’appel de Dieu, qui était d’enseigner la vérité et de gagner des âmes au Christ. Le serment prêté au pape ne peut pas non plus se mettre en travers du chemin, parce qu’ils étaient liés à Dieu avant. Par conséquent, lorsqu’ils ont découvert qu’ils ne pouvaient pas remplir de bonne foi le serment qu’ils avaient prêté au pape, sauf en violant leur serment à Dieu, ils étaient tenus de rompre la foi promise au pape plutôt que la foi promise à Dieu. Comme dans un camp, les soldats promettent l’allégeance à leur roi et général, mais d’abord au roi, puis au général à cause du roi. Et pourtant, s’ils apprennent que le général a déserté le roi et complote la trahison, ils sont tenus par ce même serment non seulement de déserter le général, mais aussi de s’opposer à lui autant qu’ils le peuvent, à moins qu’ils ne souhaitent commettre le crime de trahison.

VIII. Et là encore, il faut distinguer les appels. Il en est un qui est faux dans son institution et illégal à tous égards, qui tend essentiellement à la propagation de l’impiété et de l’idolâtrie ; un autre qui, dans son institution, est saint et juste, mais (corrompu par l’abus des hommes) a dégénéré et, par eux, est dirigé vers la propagation de l’erreur. Le premier doit être absolument rejeté parce qu’il n’y a rien de bien en lui. Mais l’autre doit être corrigé et purgé, afin que les erreurs et les corruptions introduites soient enlevées, et que l’institution et l’usage du Christ seul puissent rester selon l’intention de Dieu. Tel est donc la vocation des évêques et des presbytres de l’Église romaine qui, quant à l’institution de Dieu, est bonne, mais qui, quant à l’abus des hommes, est devenu mauvaise. Par conséquent, la suppression des erreurs et des corruptions introduites par les hommes ne pouvait pas être une abrogation, mais une correction et une restitution de l’appel. Car il devrait toujours tendre à cela – que celui qui est ordonné accomplisse ses fonctions religieusement et saintement selon l’institution de Dieu. Et même si tous les autres pervertissent cette fonction dans une autre direction, il est tenu (s’il écoute la voix de Dieu et sa propre conscience) d’enquêter sur la vérité, de l’embrasser quand elle est trouvée et de l’enseigner publiquement, pour la destruction de l’erreur et l’obtention du salut pour le troupeau, car l’institution du ministère dérive toujours de sa fontaine et de son auteur originel. Car Dieu lui-même, auquel nous devons obéir plutôt qu’aux hommes, l’exige. La première intention et la mission de l’Église l’exigent, elle ne devrait pas être autre chose que la prédication de la vérité et le rejet de l’erreur. La nécessité même des choses et la nature de l’appel l’exigent. C’est pourquoi celui qui est ordonné canoniquement doit utiliser son appel pour propager la doctrine de l’Église dans laquelle il a reçu son appel, si elle est conforme à la vérité ; sinon, il doit s’y opposer.

IX. Or, bien que les réformateurs aient été excommuniés de l’Église de Rome, on ne peut pas dire qu’ils ont été privés de l’appel qu’ils avaient reçu. Cela n’était pas juste et ne pouvait pas les priver de leur droit, car les apôtres n’ont pas perdu leur appel parce qu’ils ont été excommuniés par le synode juif ; ni les évêques orthodoxes qui ont été excommuniés par les Ariens, d’autant plus que (sur l’hypothèse des romains) l’ordination imprime une marque indélébile. Cela est approuvé par Gratien. (Le pape) Célestin dit : « Si quelqu’un a été excommunié ou privé de ses fonctions ou de sa dignité cléricale par un évêque nestorien ou par les autres à sa suite, à cause duquel ils ont commencé à prêcher de telles choses, il est manifeste que celui-ci a continué et demeure dans notre communion ; nous ne le considérons pas comme étant destitué. Car, par cette condamnation, il ne pouvait destituer personne, (cet évêque) qui avait déjà montré que lui-même devrait être destitué » (« Decreti », Pt. II, Causa XXIV, Q. 1.35 Corpus Juris Canonici[1959], 1:980). Cela est confirmé au chapitre 36 (ibid., L36, p. 980 à 980-81).

X. Bien que nous soutenions qu’une véritable vocation se trouvait dans l’Église de Rome, nous ne la reconnaissons pas à ce titre comme une vraie Église, parce que l’un n’implique pas nécessairement l’autre. Là où se trouve une vraie Église, il y a sans aucun doute une véritable vocation. Mais le contraire n’est pas vrai. Là où il y a une vraie vocation, il peut y avoir une vraie église parce que pour que l’appel soit valide, la profession du Christianisme est suffisante (ce qui peut aussi exister dans une église fausse et hérétique). La véracité d’une Église ne peut pas être établie par la vocation plus que par la validité du baptême, qui peut évidemment être véritable même dans une église hérétique. Ainsi la vocation peut être parmi ceux qui ne sont pas une vraie Église, mais qui retiennent quelque chose d’une Église parce que la vocation ne naît pas de l’Église comme source et principe, mais de Dieu à travers les hommes (même les mauvais hommes). Ainsi, l’efficacité du semeur ou du planteur ne change pas, qu’il sème et plante avec des mains propres ou souillées, à condition que la semence soit bonne et que la terre soit fertile. Augustin dit ainsi : « La lumière d’une lampe ou du soleil n’est pas polluée, même si elle passe par des endroits sales ; cela fait peu de différence que l’eau soit conduite par un canal de pierre ou d’argent » (Du Baptême, Contre les Donatistes 3.10 [NPNFl, 4:440 ; PL 43.144-45]). Et : « La parole de Dieu est prêchée même efficacement par les méchants » (chap. 11+). Dans l’Église juive idolâtre, sous l’Ancienne Alliance, la vocation demeurait néanmoins valide. Les Ariens et les Nestoriens n’étaient pas une vraie Église ; ils établissaient pourtant beaucoup d’évêques qui ont été reçus par les orthodoxes comme licites sans aucun nouvel appel et reconnus comme de vrais pasteurs ; cf. Socrate (Histoire ecclésiastique 2.U[NPNF2, 2:41]), Sozomen (Histoire ecclésiastique 3.4, 7, 9[NPNF2, 2:284, 286-87, 288]) et Theodoret (Histoire ecclésiastique 2.13[NPNF2, 3:77-79]). Il ne faut pas non plus dire avec Perronius que ces derniers ont été restaurés à leur ancien rang, parce que la restauration n’était rien d’autre qu’une confession de la vérité et la reconnaissance de l’erreur.

XI. Le deuxième ordre est celui des réformateurs qui, bien qu’ils n’aient pas été appelés par l’Église de Rome, ont assumé cette fonction. En ce qui concerne leur appel, il est questionné. Mais il faut ici répéter ce que nous avons déjà dit – qu’il faut distinguer entre une église constituée et à constituer ou à réformer ; et la voie ordinaire d’un cas d’extrême nécessité. Dans une église constituée, nous pensons que l’ordre sanctionné devrait être conservé, afin que toutes les choses puissent être faites décemment dans l’église et le désordre (ataxie) et la confusion évitée. Mais dans une église à restaurer, nous ne devons pas toujours attendre l’appel ordinaire, mais toute personne privée peut, en cas de nécessité extrême et inévitable, entrer dans le travail de réforme (Note : la plupart des Réformateurs ont été institués par Rome, mais certains ont été appelés ensuite par telle assemblée sans pasteur à prêcher, ce fait retire aux papistes une occasion de calomnier la Réforme).

XII. Nous supposons maintenant que tel était le cas (un cas d’extrême nécessité) et nous sommes prêts à le démontrer à partir de l’état de l’Église de Rome, qui était très dépravée en ce qui concerne la foi ainsi que le culte et la tyrannie ; et que ces erreurs ont été trouvées chez ceux-là mêmes qui devraient diriger l’église, qui, transformés en loups, ont dévasté le troupeau du Seigneur et se sont efforcés d’attirer l’église avec eux au même précipice d’erreur. Qui pourrait alors s’attendre à une réforme de leur part ? Chaque croyant avait donc un appel suffisant pour entreprendre le travail ; car bien qu’ils ne pouvaient recevoir de l’Église de Rome aucune autorité pour prêcher l’Évangile, en raison de ces temps troublés, la nécessité indispensable qui reposait sur chacun de promouvoir son propre salut et la loi de la charité (qui nous ordonne de promouvoir le salut de nos prochains) leur donnait l’autorité pour prêcher l’Évangile purement, pour rejeter les erreurs papales, pour appeler les hommes, pour les rassembler quand ils sont appelés, pour instituer des assemblées sacrées et en élire d’autres, le pouvoir leur étant accordé à cette fin par les personnes converties. Cela est vrai tout comme il est légal pour les bons citoyens, quoique dans le domaine privé, de se révolter contre un chef traître et de fermer les portes contre un ennemi qui s’approche. Et à ce titre d’autant plus (comme cela a déjà été prouvé), le droit d’appeler les pasteurs appartient correctement à l’Église, au nom de laquelle le ministère est exercé par les pasteurs lorsqu’il y en a. Mais là où il n’y en a pas, elle peut l’utiliser d’une autre manière ; car si elle a perdu ses pasteurs, elle n’a pas pour autant perdu son droit ; si elle ne peut l’exercer par des ministres, elle peut l’exercer par elle-même ou par quelqu’un d’autre à qui elle l’a confié. Non seulement c’est son droit, mais aussi son devoir que le ministère ne défaille pas (qui a été institué par le Christ) – non pas pour un certain temps, mais pour toujours jusqu’à la fin du monde comme moyen de foi et de salut (Mt. 28:20 ; Eph. 4:11, 12).

XIII. Nous recueillons de diverses sources que l’appel de Dieu appartenait vraiment à ce ministère des Réformateurs. D’abord, par nécessité, parce que Dieu veut que les hommes soient jetés dans cet état de péril misérable à moins qu’ils ne pourvoient ainsi à leur propre salut et à celui de leurs voisins, lui aussi (qui souffre d’être réduit à cette nécessité) décide de leur donner le pouvoir d’accomplir leur office plutôt que de permettre que la vérité soit prise au monde et que leur propre salut et celui des autres soient mis en danger. Il est maintenant évident que les réformateurs furent appelés dans cet état de nécessité inévitable. Ils ont vu l’Église de Rome peiner sous d’innombrables corruptions mortelles, qu’ils ne pouvaient professer sans danger immédiat pour le salut. On ne pouvait s’attendre à aucune réforme de la part des dirigeants de l’Église, dont les erreurs affluaient et qui combattaient férocement pour elles ; et loin de vouloir penser à une réforme, ils persécutaient avec le feu et l’épée ceux qui entreprenaient de la chercher et osaient s’opposer aux erreurs empiétantes. La voix de Dieu lui-même qui a imposé cette nécessité tenait lieu d’autorisation : à la fois par le commandement général de suivre et de confesser la vérité et de réprimander le mensonge en tout temps et en tout lieu et en toute classe d’hommes ; et par le commandement spécial de sortir de Babylone (Apoc. 18:4) et de se retirer de la communion de l’erreur (2 Cor. 6:16, 17).

XIV. Deuxièmement, de la marque de l’appel qui leur est imposé, qui consiste non seulement dans la pureté de la doctrine et l’innocence de la vie, mais aussi dans les dons remarquables et extraordinaires dont il a orné ses serviteurs et par l’impulsion secrète et les motifs nobles par lesquels il les a excités à entreprendre une si grande œuvre. Car si Dieu ne confère des dons illustres à personne, sauf lorsqu’il l’appelle à une grande et ardue entreprise, on ne peut nier que Dieu a imposé un tel appel aux premiers réformateurs (puisqu’il est évident qu’ils étaient dotés de dons extraordinaires). Non pas qu’ils étaient entièrement miraculeux et surnaturels, comme dans l’église apostolique, puisque de tels dons appartenaient à l’église dans son étape de fondation. Mais ils étaient spéciaux et extraordinaires dans la mesure où ils étaient bien au-dessus du mode et de la mesure de ces temps, dans lesquels une obscurité plus que Cimmérienne d’erreur et de vice se répandit sur les cieux de l’Église et l’esprit de ses dirigeants. Car qui ne s’étonne pas de l’érudition profonde, de l’exactitude du jugement, du zèle le plus ardent, de la foi admirable, de la constance invincible, de l’amour le plus intense, de la pureté singulière de la vie et de la morale et des innombrables autres dons par lesquels ils brillaient au-dessus des autres et prouvaient qu’ils étaient des vases d’élection (ekloges) séparés par Dieu pour cette œuvre extraordinaire ? Ce sont en effet les sceaux authentiques de leur appel divin.

XV. Troisièmement, de la merveilleuse et vraiment stupéfiante réussite que Dieu a donné à leurs travaux, par lesquels il leur arriva non seulement de commencer, mais aussi de continuer et de perfectionner longuement un travail si grand et si difficile, malgré les innombrables efforts, les actions humaines, les actes de violence, les fraudes et les persécutions les plus terribles des adversaires résistants. Ils ont enduré et vaincu en témoignant ainsi de la force inattaquable de leur âme. Et la merveilleuse providence de Dieu s’est montrée si ostensiblement au début et dans la continuation de ce travail que personne (à moins qu’il ne ferme volontairement les yeux) ne peut s’empêcher de la voir. Puisque donc ce travail le plus difficile a été à la fois perfectionné au-delà des attentes de tous et s’est maintenu à partir de ce moment parmi tant d’obstacles et de contradictions, il ne peut être douté qu’il était vraiment divin (selon la parole de Gamaliel, Actes 5:34-39) et que les hommes qui se sont donnés à ce travail avec un si grand zèle et un si grand effort ont été stimulés par un appel divin.

Clarifications, distinctions et précisions

XVI. L’appel des réformateurs peut être qualifié d’ordinaire et d’extraordinaire à différents égards. Il était ordinaire (1) en raison de l’office parce qu’il ne s’agissait pas d’un ministère nouveau et extraordinaire, tel que l’apostolat. Il s’agissait plutôt de cette fonction ordinaire instituée par le Christ et les apôtres et qui doit se poursuivre jusqu’à la fin du monde. (2) En ce qui concerne la doctrine, parce qu’il ne s’agissait pas d’énoncer une nouvelle doctrine, mais la même qui avait déjà été prêchée par les apôtres ; ni d’élever une nouvelle église, mais de réformer une église corrompue et de corriger un culte dépravé, et de le rendre à l’institution primitive du Christ et des apôtres. (3) En ce qui concerne le droit perpétuel et indispensable qui appartient aux croyants professant la vérité et rejetant les erreurs et en ce qui concerne le devoir dévolu aux pasteurs et aux croyants eux-mêmes de suivre le Christ et de se retirer des faux enseignants selon son commandement. (4) En ce qui concerne le contenu et les fonctions ordinaires de la parole et l’administration des sacrements. Mais elle peut être qualifiée d’extraordinaire en ce qui concerne le mode et les rites qui étaient habituellement observés parce qu’elle n’a pas été faite de la manière ordinaire et celle d’usage dans l’église de Rome, mais au-delà de l’ordre et des rites reçus en raison du cas d’extrême nécessité. (5) En ce qui concerne l’exercice, parce que, bien que la réforme était la fonction ordinaire de leur charge, pour laquelle ils n’avaient pas besoin d’un nouveau droit ou d’un nouveau ministère (puisque chaque pasteur est tenu de réformer son propre troupeau aussi souvent qu’il en a besoin), mais parce que cela n’est pas habituel d’être fait chaque jour, dans ce travail il y avait quelque chose d’extraordinaire dans la mesure où les gens avaient besoin d’une aide extraordinaire et inhabituelle pour purger la doctrine et le culte des erreurs qui s’y rattachent. Puisque donc, selon les différentes relations (scheseis), cet appel peut à juste titre être dit à la fois ordinaire et extraordinaire, il ne devrait pas paraître étrange à ce titre si nos théologiens parlent différemment selon ces différentes relations : certains l’appellent ordinaire ; d’autres extraordinaire à différents égards (kat’ allo kai allo kai allo), la vérité de la chose restant toujours la même. Si « ordinaire » est bien compris comme ce qui est conforme à l’ordre principalement et divinement institué, l’appel des réformateurs est véritablement dit ordinaire ; mais s’il est pris de manière équivoque pour ce qui était reçu publiquement selon la coutume (quelle qu’elle ait été), on peut dire qu’il est extraordinaire parce qu’il diffère largement de cette coutume et de la manière qui s’était développée dans l’église de Rome. Mais nous nions que cette coutume ait été légale, puisque c’est le désordre (ataxia) qui prévalait dans cette Église sous l’apparence de l’ordre.

XVII. Tout appel extraordinaire ne doit pas être confirmé par des miracles, car divers prophètes et Jean-Baptiste, qui ont été extraordinairement appelés, n’ont pas fait de miracles ; mais seulement cet appel extraordinaire qui est dit être tel à l’égard d’une nouvelle doctrine ou d’une nouvelle fonction, comme l’appel de Moïse et des apôtres, parce qu’ils ont rendu l’ancien culte obsolète et institué un nouveau. Mais quand la même doctrine, qui était auparavant délivrée, est maintenue et purgée, il n’y a pas besoin de miracles, parce que les mêmes miracles par lesquels elle a été confirmée auparavant conduisent encore à sa confirmation. Tel était l’appel des réformateurs. Ils n’ont pas apporté une nouvelle doctrine, mais ont purgé la doctrine du Christ, corrompue par les erreurs des hommes. D’où Grégoire (le Grand) : « Ces signes étaient nécessaires au début de l’église, afin que la multitude puisse croître vers la foi, elle devait être nourrie par des miracles. Il en est de même de nous, quand nous plantons une vigne, nous y versons de l’eau, jusqu’à ce que nous voyons les arbres devenir fermes dans la terre et une fois qu’ils ont fixé leurs racines, nous cessons d’arroser » (« Sermon 29[4] », Homiliarum in Evangelia [PL 76.lll5]). Ainsi les miracles sont nécessaires dans un culte à instituer, mais pas quand il est seulement question d’un culte à restaurer ; quand l’Église doit être érigée et fondée pour la première fois et non pas quand elle doit seulement être réformée et purgée de sa souillure. D’ailleurs, le merveilleux succès que Dieu a donné aux travaux des réformateurs a la nature d’un miracle, par lequel Dieu a clairement déclaré qu’un tel appel ayant accompli une si grande œuvre, il ne pouvait que provenir de lui.

XVIII. C’est une chose d’instituer un nouveau ministère ; c’en est une autre d’instituer de nouveaux ministres. Dieu seul peut faire cette première chose parce qu’il est seul Seigneur de la religion pour la changer à son gré ; mais l’Eglise peut faire la seconde parce que ce droit lui a été donné par le Christ, et il ne lui a pas été retiré pour quelque cause que ce soit. C’est une chose d’ériger un nouveau ministère ; une autre de réformer un ministère déjà institué, mais corrompu. L’Église n’a pas le droit de faire cette première chose ; mais elle a le droit (elle est même liée par le devoir) d’exercer la seconde car, comme elle est tenue de conserver un ministère pur, elle est aussi tenue de le réformer lorsqu’il est corrompu.

XIX. Une usurpation du ministère est une chose ; une autre est l’utilisation d’un droit légitime accordé par Dieu. Une usurpation du ministère qui est faite sans aucun droit est toujours injuste et illégale ; mais l’utilisation d’un droit ne peut pas être injuste. Les réformateurs ne peuvent pas être appelés usurpateurs parce que l’Église a le droit à tout moment d’appeler des pasteurs pour sa propre édification, bien que les rites reçus ne puissent pas être employés. Si, par conséquent, il arrive que les pasteurs déjà institués échouent dans leur office et abusent faussement de leur ministère, l’Église (au nom de laquelle le ministère a été institué) a toujours le droit de purger un ministère corrompu. Et si cela ne peut être fait à cause de l’obstination des hommes, elle a le droit d’abandonner ce ministère et de choisir d’autres personnes qui s’acquitteront correctement de leurs devoirs.

XX. L’appel que les réformateurs avaient reçu de l’Église de Rome était antichrétien, quant aux ministres ordinaires ; mais chrétien et légitime, quant à Dieu l’auteur et le fondement originel. Il ne faut pas remonter au pape, mais à Dieu, l’auteur de l’appel.
XXI. Les réformateurs n’avaient rien en commun avec les Novatiens et les Donatistes, qui (sans nécessité et avec précipitation) faisaient sécession de l’Église en raison de difficultés personnelles. Nos réformateurs ont fait sécession pour les raisons les plus graves concernant la corruption de la doctrine et se sont appliqués à la réforme.

XXII. Tandis que le ministère s’épanouit dans une église, elle devrait en effet l’utiliser pour l’appel des pasteurs ; elle ne devrait ordinairement pas non plus instituer des pasteurs, sauf par le ministère déjà constitué. Mais le ministère échouant (étant misérablement corrompu), elle peut s’élire des ministres elle-même pour son édification, même sans l’intervention d’un ministre ; à la fois parce qu’elle a ce droit de Dieu et parce que, en tout temps et en tout lieu, elle est tenue de conserver un ministère pour l’instruction des croyants. On ne peut pas non plus dire sans la plus grande absurdité qu’il vaut mieux dans un cas de nécessité (tous les pasteurs échouant) qu’une église reste sans pasteurs et soit sans culte extérieur et public et sans exercice de la religion, attendant que Dieu élève d’autres pasteurs hors des rangs, plutôt que d’appeler des pasteurs sans l’intervention d’autres pasteurs. La nécessité que l’appel (ou l’ordination) vienne d’un ministre n’est qu’une nécessité d’ordre (qui doit être observée dans un état institué), mais qui n’est pas absolument et purement nécessaire au salut. Mais la nécessité de la prédication de l’Évangile et de l’appel des pasteurs est en elle-même une nécessité du salut qui ne peut être obtenue sans la parole et la foi en elle. Encore une fois, puisque la fin doit être préférée aux moyens, l’institution des pasteurs, qui est la fin, devrait être considérée plus nécessaire que l’observance de l’ordre établi, selon lequel cela ne peut être fait que par les pasteurs, ce qui n’est qu’un moyen d’assurer cette fin. Et puisque les obligations principales doivent prendre le pas sur les obligations ultérieures, qui doute que la loi qui place la nécessité d’un ministère dans l’église lie beaucoup plus fortement que celle qui veut que personne ne soit ordonné si ce n’est par le ministère des autres pasteurs ? Cette dernière disposition est particulière, n’étant valide que dans un ordre constitué et tant que son utilisation est possible, mais qui a ses exceptions ; mais la première est universelle, et doit, en tout temps et en tout lieu sans aucune exception, être observée. Ainsi, lorsqu’il est impossible de respecter les deux lois, il faut tenir compte de la première (qui est la plus ancienne et la plus universelle) et est la cause et le fondement de la seconde.

XXIII. Bien que Dieu n’ait pas expressément dit que, dans des cas extraordinaires, il est légitime que le pouvoir pastoral soit communiqué d’une autre manière que par le ministère ordinaire, il ne s’ensuit pas que cela ne peut pas être fait. L’institution du ministère étant une fois faite dans l’Église (et doit continuer jusqu’à la fin du monde) cela donne un droit suffisant à l’Église de toujours conserver, réformer et ériger à nouveau (si elle est corrompue et éteinte), de sorte qu’il n’y a pas besoin d’un nouveau commandement pour elle ; comme le précepte qu’il a donné à l’Église et aux croyants concernant la préservation de la vérité l’oblige quand elle doit se réformer – lorsqu’elle trouve qu’elle est sortie de la vérité. Le même commandement englobe donc ces deux choses : la préservation de la vérité et la restitution de la vérité lorsqu’elle est corrompue.

XXIV. (1) La réordination de ceux qui viennent maintenant à nous de l’église de Rome ne prouve pas que leur appel était invalide ; mais seulement qu’il était corrompu et vicié et devrait être purgé, afin que ce qui est méchant et antichrétien puisse être séparé de ce qui est bon et chrétien. Si une telle vocation peut suffire à une église à réformer, elle ne devrait pas suffire dans une église déjà réformée, car dans le premier cas, on ne peut en avoir une autre. (2) Cette réordination n’est pas tant une nouvelle ordination absolument, qu’une réforme et une purification de l’ancienne ; afin que ce qui était bon en elle puisse être confirmé et ce qui était mauvais corrigé et que cela puisse être évident aux yeux l’Église pour son édification, concernant la pureté de la doctrine et de la morale de l’appelé et concernant le consentement des autres pasteurs. En plus d’entrer dans une nouvelle société dont ils devraient dépendre, il était juste de recevoir d’elle le commandement et la mission. (3) Puisque l’ordination n’est pas un sacrement, et qu’il n’y a pas de mal dans sa réitération (elle ne contribue pas peu à l’édification de l’église), rien n’empêche sa répétition ; et la seconde consécration ne déroge à la validité de la première – mais plutôt elle la confirme dans ces choses qui sont bonnes. Nous en avons un exemple dans Actes 13:2, 3 où les mains sont à nouveau posées sur Paul et Barnabas, qui avait déjà été appelés.

XXV. Tout comme dans une société civile, il serait absurde de chercher au nom de quel appel un homme peut vivre, régler ses propres affaires et éviter ce qui nuit à la santé et à la sécurité, il est absurde dans une société religieuse de chercher quel droit les croyants ont et de quel appel ils sont revêtu pour professer la vraie foi et adorer Dieu purement, pour rejeter ce qui répugne à la vérité de la foi et à la pureté du culte et qui peut nuire à leur vie spirituelle et à leur sécurité. Car l’obligation par laquelle chacun est tenu de contribuer à son propre salut est imposé par la nature même de la chose et par le commandement de Dieu. J’avoue que cela ne peut se faire sans un effritement du lien d’union par lequel nous sommes unis dans la société avec les autres ; mais cela n’a lieu qu’en ce qui concerne l’erreur, pas en ce qui concerne la vérité. Il ne faut pas non plus supposer que la véritable unité de l’église est brisée, parce que l’assemblée à partir de laquelle la sécession est faite ne doit plus être considérée comme une Église de Christ, mais comme une assemblée de fauteurs d’erreurs, qui ont d’abord brisé la véritable unité de l’église par leurs doctrines mortelles et leur faux culte.

XXVI. Il ne faut pas non plus dire qu’une sécession du ministère public ne peut être faite par des individus sans une violation de l’obéissance que Dieu lui-même a souvent commandée comme devant lui être rendue. Car bien que personne ne nie que nous devons tenir en grande estime les pasteurs et les ministres fidèles de Dieu qui veillent sur nos âmes et que nous devons leur obéir selon la direction de Paul (Hébreux 13:17) ; il est certain que l’obéissance et la dépendance n’est pas absolue et illimitée (cela appartient à Dieu et au Christ seul), mais circonscrite dans certaines limites (c’est-à-dire dans la mesure où elle promeut la gloire de Dieu et notre sécurité et dans la mesure où elle s’accorde avec la fidélité et l’obéissance dues au Christ). Car puisque le ministère public n’est rien d’autre que le moyen extérieur pour amener les hommes au salut par une profession de la vraie foi et la justice d’un culte pur ;  lorsqu’il n’est plus utilisé pour atteindre ce but et non seulement ne nous amènent pas à la foi, mais nous en éloigne même, l’amour de la fin doit l’emporter sur l’amour des moyens parce que les moyens ne sont recherchés qu’à cause de la fin. S’il est vrai que le ministère public non seulement ne nous conduit pas au salut et ne nous indique pas le chemin du ciel, mais nous pousse par ses erreurs pestifères jusqu’à la destruction la plus certaine, qui doute que nous devions en faire sécession pour assurer notre salut ? L’exemple du magistrat civil (qui ne doit pas être destitué même s’il exécute son office d’une mauvaise manière) ne peut pas non plus prouver qu’il s’agit d’un schisme dans les affaire spirituelles. Il ne s’agit ici que d’un bien temporaire qui ne porte pas préjudice au salut ; mais le ministère se préoccupe d’un bien spirituel et du salut de nos âmes, et rien ne devrait nous être plus cher. De plus, il ne faut pas non plus dire qu’il s’agit de résister à Dieu lui-même, qui nous a placés sous la tutelle des pasteurs. Dans le ministère, nous devons soigneusement distinguer ce qui est de l’institution divine et ce qui est de disposition humaine. Qu’il devrait y avoir un ministère dans l’église est de constitution divine, mais que le ministère devrait être exercé par telle ou telle personne (si vous exceptez les apôtres et les évangélistes, les premiers enseignants de l’église) est de disposition humaine. L’ordre du ministère est inviolable parce qu’il vient de Dieu ; mais il n’en va pas de même avec les ministres. Car ils sont appelés par les hommes, de sorte que l’appel peut souvent être corrompu par diverses fautes, soit de ceux qui donnent, soit de ceux qui reçoivent. Dans ce cas, il n’est pas seulement légal, mais nécessaire de se séparer des faux pasteurs qui mettent en danger le salut. Le scandale qui peut naître d’une telle séparation (le cas échéant) n’est pas comparable avec le péril du salut et la blessure à la religion risqués.

XXVII. Ceci est confirmé plus fortement si l’on examine la nature de l’union que les croyants ont avec le Christ et avec leurs pasteurs. Car l’union des croyants avec le Christ est immédiate. Mais avec les pasteurs, l’union existe seulement parce que les croyants sont unis à leurs pasteurs en Christ et à cause de lui (car il est le centre et le lien de notre communion, que ce soit avec les croyants ou avec les pasteurs). Il est donc acquis que les croyants ne doivent pas être unis à leurs pasteurs, sauf dans la mesure où il est évident qu’ils sont unis au Christ ; et ils doivent être séparés d’eux aussi souvent qu’ils les voient séparés du Christ et qu’ils veulent éloigner les autres de lui. Il en va de même en ce qui concerne la dépendance que les croyants doivent avoir à la fois sur le Christ et sur les pasteurs. La première est immédiate et absolue ; mais la seconde n’est que médiatrice et conditionnelle. Christ seul a un droit sur la conscience, en tant que souverain suprême et anypeuthynos ( »au-delà de la responsabilité humaine »). Les pasteurs sont ministres et interprètes de sa volonté ; par conséquent, la dépendance et la soumission qui leur est due repose entièrement sur la dépendance envers le Christ (qui en est la règle et la cause). Par conséquent, tant que les pasteurs se révèlent être de vrais ministres de Dieu, les croyants doivent dépendre d’eux à cause du Christ ; mais s’il arrive qu’ils agissent comme des seigneurs, non comme des serviteurs, et les éloignent du Christ et ne les conduisent pas à lui ; si, pour dépendre d’eux, la dépendance et l’obéissance dues au Christ doivent être violées, qui niera qu’il soit juste (même indispensable) de faire sécession afin que notre union avec le Christ reste intacte et sans danger ?

XXVIII. Les innovateurs, qui nous proposent une doctrine nouvelle et fausse, diffèrent des réformateurs, dont le dessein n’est pas d’apporter une nouvelle doctrine, mais de réformer l’ancienne qui a été corrompue et de la purger des erreurs surinduites. Les premiers ne doivent pas être écoutés, selon le commandement de Paul (Gal.1:8). Mais ces derniers non seulement ne doivent pas être rejetés, mais doivent être embrassés et suivis avec zèle, si nous sommes convaincus qu’ils sont de véritables réformateurs. Pour s’en assurer, nous devons examiner leur doctrine. Nous soutenons que nos premiers pasteurs étaient tels par la conformité de leur doctrine avec la doctrine du Christ ; ils ne peuvent être traduits en innovateurs que faussement.

XXIX. Le passage de Tertullien :  » Qui êtes-vous ? Quand et d’où venez-vous ? Que faites-vous dans mes affaires, vous qui n’êtes pas envoyé par moi ? Je suis un héritier des apôtres, comme ils l’ont décrété dans leur testament, comme ils l’ont juré, je tiens ferme. » (Prescription Contre les Hérétiques 37[ANF 3:261 ; PL 2.51]) – s’oppose à juste titre aux innovateurs qui introduisent une nouvelle doctrine différente de celle des apôtres. A propos de qui il ajoute aussitôt : « Ainsi les étrangers et les hérétiques, ennemis des apôtres, rejettent diverses de doctrine, chacun à son gré. Ils les prennent ou les reçoivent contre les apôtres » (ibid.). Mais cela n’a rien à voir avec nos réformateurs, qui n’avaient pas d’autre but que de nous ramener à la vérité de l’Évangile et à la pureté de la doctrine apostolique, dont l’Église de Rome s’était éloignée.

XXX. Les exemples tirés de la pratique des apôtres sur l’appel et l’ordination des pasteurs ne nous sont pas contraires. Ils se rapportent à l’Église déjà établie, dans laquelle les apôtres souhaitaient que l’ordre institué par eux dans les presbytères soit préservé. Mais nous parlons d’une Église corrompue qui n’avait pas de pasteurs, sauf ceux qui étaient corrompus et entachés d’erreurs multiples.

XXXI. Si, dans certaines Églises, la Réforme a été instituée par des laïcs, outre le fait (dans cet état le plus déplorable et dans un cas de nécessité inévitable) qu’il y avait un appel suffisant pour que les individus résistent à l’abus (comme nous l’avons déjà prouvé et confirmé par divers exemples), l’ancien canon de Clément de Rome s’applique, dans lequel il est promulgué : « Que celui qui enseigne, bien qu’il soit un laïc, mais est habile à parler et sobre sur le plan moral, puisse enseigner parce qu »ils seront tous enseignés de Dieu' » (cf. Constitutions Apostoliques 8.32*[ANF 7:495 ; PG 1:1134]). Si quelque chose de plus devait être ajouté à cette disposition, il serait fourni à la fois par une ordination ultérieure et par l’autorité publique du magistrat et le consentement du peuple.


Traduction de la question 25 du Tome III des Institutions de Turretin.
Autres extraits des Institutions traduits :
Le témoignage des sens contre la transsubstantiation – François Turretin (1623-87)
Que sont les livres apocryphes et pourquoi ne sont-ils pas dans le canon ? – François Turretin (1623-87)
Les pères de l’Église et le Canon – François Turretin (1623-87)

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs deux enfants et sont moniteurs de la méthode Billings.

2 Commentaires

  1. K

     » En ce qui concerne la doctrine, parce qu’il ne s’agissait pas d’énoncer une nouvelle doctrine, mais la même qui avait déjà été prêchée par les apôtres ; ni d’élever une nouvelle église, mais de réformer une église corrompue et de corriger un culte dépravé, et de le rendre à l’institution primitive du Christ et des apôtres.  »

    Les Réformateurs virent des défauts dans cet édifice antique qu’ils tenaient eux-mêmes pour divin. Ils entreprirent de le réformer, et cette réforme consistait à déraciner les fondements et à les enlever pour en substituer de nouveaux. Jamais la raison humaine ne fit un plus grand effort et jamais elle ne fut plus absurde que lorsqu’elle mit la discussion à la place de l’autorité, et le jugement particulier de l’individu à la place de l’infaillibilité
    des chefs. Aucun système ne choque autant le bon sens, pas même l’athéisme ; car il est plus absurde de supposer un Dieu absurde, que d’en nier l’existence. Or, si la religion est fondée sur un livre, si nous devons être jugés sur ce livre et si tous les hommes sont juges de ce livre, le Dieu des chrétiens est une chimère mille fois plus monstrueuse que le Jupiter des païens.

    [….]

    Ou rirait sans doute d’un homme à paradoxes qui soutiendrait que, dès qu’une nation possède un code de lois civiles, elle n’a pas besoin de magistrats ; que pour décider tous les différends possibles, il suffit de savoir lire, et que le livre est pour tout le monde ;
    cependant on peut dire au protestant :

    …Quid rides ? mutato nomine de te Fabula narratur…

    Réponse
    • Maxime Georgel

      Heureusement pour les Réformateurs, ils n’ont jamais prétendu qu’il n’y avait pas un telle autorité dans l’Eglise. L’autorité des parents sur les enfants est réelle, bien que faillible. « On rirait sans doute d’un homme à paradoxes qui soutiendrait que, dès qu’une nation possède un code de lois civiles, elle n’a pas besoin de magistrats » et pourtant s’il y a des magistrats, ils ne sont pas non plus infaillibles.

      Le ridicule, c’est de penser qu’il y a soit une autorité infaillible, soit pas d’autorité du tout.

      Réponse

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