Pas plus orthodoxe qu’anti-orthodoxe — Félix Pécaut
16 novembre 2020

Après la défense énergique du projet de déclaration de foi par le pasteur Charles Bois, que nous avons reproduite dans notre article précédent, c’est au tour d’une des principales figures du parti libéral, Félix Pécaut, de prendre la parole. Il a publié lui-même son discours, et le pasteur Bersier (Histoire du synode général…, t. I, septième séance, pp. 122-137) a donc pu le reproduire intégralement et fidèlement.

Félix Pécaut (1828-18981) est originaire de Salies-de-Béarn, est né dans un milieu revivaliste et a commencé des études de théologie à Montauban ; il évolue cependant rapidement vers la libre pensée, et poussera ses positions libérales à l’extrême. Lors d’une suffragance dans sa ville natale, il refuse d’accomplir ses obligations, altérant notamment le symbole des apôtres (Pécaut refuse la conception du Saint-Esprit et la naissance virginale). Ce sera sa seule expérience du ministère pastoral. En 1859, influencé par ses études ultérieures en Allemagne et en Suisse, paraît son livre Le Christ et la conscience. Lettres à un pasteur sur l’autorité de la Bible et celle de Jésus-Christ, où il plaide pour une « nouvelle théologie » qui nie la plupart des fondements du christianisme (divinité, rôle de Messie et de médiateur du Christ, par exemple) et qui fait scandale. Dans son livre suivant, paru en 1864, il se montre pionnier dans la démarche de “démythologisation” des Écritures, promise à un long avenir. En 1867, dans des conférences à Montauban, il se fait encore plus explicitement déiste et cherche à distinguer protestantisme et christianisme.

Au synode, Pécaut siège malgré tout dans le collège des pasteurs ; après la victoire des orthodoxes au synode de 1872, il quitte définitivement l’Église (il tentera brièvement de fonder une Église libérale à Neuchâtel, sans succès), et va s’engager dans la cause de la laïcisation de l’école et de l’Université. Il se lie avec Ferdinand Buisson, devient inspecteur général et se verra confier en particulier le soin de la fondation de l’École normale supérieure de jeunes filles à Fontenay-aux-Roses (aujourd’hui l’ENS de Lyon) ; c’est un autre de ses amis, Jules Scheer, qui lui succèdera à ce poste. Il écrira aussi quelques articles pour le Dictionnaire de pédagogie de Ferdinand Buisson, mais refusera notamment de rédiger ceux consacrés à la religion et à la prière.

Le discours de Félix Pécaut ne reflète naturellement en rien l’orientation théologique de Par la foi ; nous ne le reproduisons que parce qu’il permet de comprendre l’état d’esprit avec lequel le parti libéral aborde le synode de 1872. On lira en revanche avec intérêt la brève réplique du pasteur rouennais Émile Roberty en fin d’article.


Messieurs, rendons-nous au moins cette mutuelle justice que nous sommes venus ici, les uns et les autres, avec une même préoccupation : celle de défendre notre patrie religieuse et de la conserver à nos enfants. Tous, nous revendiquons avec une égale sincérité et une égale ardeur notre place au foyer de la famille protestante. Il me semble qu’il y a là une pensée propre à adoucir bien des amertumes. C’est en effet un spectacle assez rare de nos jours que de voir des hommes indépendants et sérieux accourir de loin pour l’amour d’une même patrie spirituelle. Mais quelle est, Messieurs, notre mission ?

Et tout d’abord, quel est notre titre ? À mon avis, rien de plus facile que de le dire. Nous ne sommes pas des Pères, mais de simples députés. Nous ne sommes pas un concile en miniature, investi d’un minimum d’infaillibilité, mais un Synode protestant. Nous n’avons pas charge de formuler infailliblement des traditions infaillibles ou les doctrines d’un clergé supérieur au peuple laïque. Nous ne sommes pas davantage les organes d’une Église idéale, distincte de l’Église contemporaine. Non, nous ne sommes appelés qu’à exprimer les sentiments dominants du peuple réformé qui nous a élus. Nous représentons, il est vrai, une tradition, mais telle que l’interprète l’esprit public de l’Église actuelle.

C’est assez dire que notre caractère, par cela seul qu’il est représentatif et populaire, est essentiellement religieux et non théologique. Veuillez observer, Messieurs, qu’il y a dans nos divers mandats un trait commun. À étudier sans esprit de parti les dispositions vraies de la généralité de nos coreligionnaires, vous trouverez, si je ne me trompe, que nous avons tous été élus, non pour faire triompher un système ou une tendance dogmatique, soit orthodoxe, soit libérale, mais avant tout pour maintenir l’Église chrétienne réformée. L’immense majorité des protestants n’est émue d’aucune passion dogmatique, dans un sens ni dans l’autre ; elle veut une seule chose ; que l’Église chrétienne protestante ne périsse pas, et que l’unité, ou, si vous aimez mieux, l’union soit sauvée.

Il y a parmi nous des doctrines et des partis divers. Il s’est produit, comme dans toute société active, pensante et sincère, des idées extrêmes et des idées moyennes ; il y a des hommes qui confinent à la théologie du seizième siècle, d’autres qui, au bout opposé, donnent la main à la libre pensée ; beaucoup, dans l’intervalle, qui essayent de se tenir à égale distance de ce qu’ils regardent comme un double excès. À l’égard de ces tendances diverses, chacun a ses sympathies et ses antipathies, selon son éducation et son caractère, selon l’espèce de culture intellectuelle qu’il a reçue. Mais le peuple protestant, j’en atteste la loyauté de ceux qui le voient de près, ne veut à aucun prix l’exclusion directe ou indirecte des hommes, des familles qui, librement et à la vue de tous, adhèrent à l’Église protestante. S’il dit de quelques-uns : « Ils s’aventurent bien loin ! » de quelques autres : « Ils sont bien arriérés, » il ne dit d’aucun : « Séparons-le de notre communion. » Non, il ne le dit pas ; il ne le pense pas ; il ne le comprendrait pas. Toute mesure qui, d’une façon plus ou moins détournée, retrancherait de l’Église des hommes qui s’y rattachent par la naissance et de leur libre volonté, déposerait dans l’esprit général la pire des semences : le découragement et l’incrédulité.

La société protestante, en France, se défie des nouveautés radicales, mais elle ne se défie pas moins du zèle théologique, et elle a horreur de l’esprit de secte. Avant tout, je le répète, elle veut vivre, et elle sent avec certitude que le démembrement serait la mort.

Une mort inévitable, Messieurs ; vous en demeurerez d’accord si vous voulez bien y réfléchir d’un point de vue tout pratique. Le protestantisme, en France, même complet ou à peu près intact, a déjà grand-peine à vivre. Ce n’est pas sa faute, mais la faute du petit nombre. Sans doute une société spirituelle ne se passe pas d’idées et de foi ; mais ces idées et cette foi ne suffisent pas à lui assurer une existence régulière ; il faut de plus un nombre d’adhérents assez grand pour l’exercice de certaines fonctions normales. Elle a besoin d’un public assez nombreux pour entretenir un sérieux mouvement d’esprit avec ses pôles opposés, pour susciter des orateurs et des écrivains, des hommes de pensée et des hommes d’action : sinon il arrive, comme cela apparaît déjà chez nous, que le vase, trop exigu, éclate sous la pression des forces intérieures. Mais il y a une nécessité plus impérieuse encore que celle-là, et d’un ordre positif : c’est le recrutement permanent au moyen des mariages. Or, Messieurs, consultez, non pas les délégués de nos grandes agglomérations ou des principales villes, trop portés à l’illusion optimiste, mais ceux de nos petites ou moyennes communautés isolées, les plus nombreuses de toutes ; ils vous diront que nous perdons chaque jour du terrain, soit par la dispersion croissante des fidèles qui, à la seconde génération, se laissent absorber pour la plupart dans l’immense flot catholique, soit surtout par la difficulté des mariages.

Or, si, réunis en un, nous avons tant de peine à vivre, que ferons-nous divisés ? La réponse n’est point douteuse. Les noyaux de ralliement venant à s’affaiblir, le mouvement de désagrégation s’accélère. Journaux, revues, livres de dévotion ou de science, éducation, mariages, tout ce qui entretient une société régulière, tout cela devient difficile et souvent impossible.

Il y a parmi nous, je le sais, des hommes qui ne s’arrêtent pas à des considérations de cette nature. Ils n’ont souci que des principes et du maintien de ce qu’ils tiennent pour la vérité divine. J’honore leurs scrupules, mais il me sera permis d’affirmer que le peuple protestant ne les éprouve pas au même degré. Il est plus sensible aux conséquences pratiques, plus frappé du danger que présenteraient certaines résolutions. Dominé par l’instinct de vivre, il souhaite qu’il n’y ait au synode ni vainqueurs ni vaincus. Le rôle qu’il nous prescrit est un rôle conservateur.

Je dis : conservateur, ce qui ne signifie pas seulement, j’ai hâte de l’ajouter, un rôle de transaction vulgaire, de prudence, de temporisation. Certes, ces qualités ont leur prix, leur grand prix dans le gouvernement des Églises. Mais nous sommes, j’en conviens, autre chose qu’un corps administratif : nous représentons des intérêts spirituels. Aussi appartient-il à un synode moderne de s’inspirer dans toutes ses délibérations du double sentiment qui pénètre l’âme de notre Église à une bien autre profondeur que les doctrines les plus anciennes :

D’abord, le sentiment religieux chrétien, par lequel nous nous rattachons tous à quelque degré à la personne et à l’enseignement du chef révéré de l’Église et à la tradition primitive; ensuite le sentiment protestant, qui nous distingue des autres Églises chrétiennes.

Le premier qui, sous des traductions dogmatiques très diverses, nous porte au repentir, à la piété filiale envers Dieu, à la vie selon l’esprit, dans la communion avec Jésus et avec l’Église universelle.

Le second, qui, sous des formes également diverses, revendique pour chaque fidèle, au nom de ses rapports personnels et directs avec Dieu, la pleine autonomie morale, le gouvernement de son esprit et de sa conscience, l’indépendance à l’égard de toute autorité, la libre interprétation des Écritures sacrées elles-mêmes.

Tels sont les deux éléments que l’on trouvera réunis, plus ou moins développés, en toute âme protestante : l’esprit religieux chrétien et l’esprit critique à l’égard des Églises, des doctrines, des livres, des miracles. Notre Église actuelle, si on la prend dans la réalité, dans les sentiments réels de la généralité de ses membres, n’est pas plus orthodoxe qu’anti-orthodoxe. Elle est chrétienne et protestante, dans l’acception large, religieuse, morale, de ces mots.

Sur ce terrain ample et fécond, où il y a place pour tous les bons vouloirs, pour toutes les activités, pour des propagandes diverses, l’union ecclésiastique est possible entre nous, une union sincère, fraternelle, vivante. À une condition, c’est que nous respections mutuellement notre liberté. Et cette condition en suppose une autre, c’est que nous ayons assez de foi pour exposer nos idées particulières à l’épreuve d’un régime de cohabitation et de tolérance réciproque.

Je comprends donc très bien qu’un synode, je veux dire la majorité d’un synode, non content d’exprimer en termes généraux ce qu’il y a de commun entre nous, entreprenne de formuler la foi sous forme historique ou sous forme dogmatique. Je n’y vois point d’inconvénients ; et il peut y avoir en des essais de cette nature plus d’un avantage : pourvu toutefois que ce symbole, même réduit, ne soit pas obligatoire et permanent ; pourvu qu’il ne lie personne ; pourvu qu’il emprunte toute son autorité à sa valeur intrinsèque, à son attrait propre ou à l’ascendant inséparable d’un acte de majorité ; pourvu qu’il soit un témoignage respectable et non une chaîne de servitude. Mais ce qu’on ne comprendrait pas, c’est que de nos jours un synode protestant national, représentant un état de l’esprit public, tel que nous le connaissons, état mêlé chez nos adversaires de foi et d’incertitude, d’aspirations véhémentes, de pieux souvenirs et de doutes graves, recommençât au petit pied l’œuvre où ont échoué les conciles et les synodes ; qu’il se flattât de fixer les colonnes d’Hercule de la foi si souvent déplacées ; qu’il tînt pour non avenu l’immense et sincère travail intellectuel et moral qui s’accomplit dans les âmes ; qu’à l’instar du concile du Vatican, il votât à la pluralité d’un quart ou d’un dixième tels dogmes ou tels miracles, et qu’il décidât que cette foi de la majorité est la foi de l’universalité ; c’est enfin qu’en imposant à tous ce petit credo, sous peine d’exclusion, il ôtât le droit de bourgeoisie à des minorités franchement attachées à l’Église chrétienne.

Quelles objections, je le demande, peut-on faire à un régime de paix, de respect mutuel ? Ce n’est pas une nouveauté révolutionnaire que nous proposons, c’est le maintien et la régularisation de l’état actuel, qui dure depuis le commencement du siècle. Je n’y vois qu’une objection sérieuse : c’est qu’en associant les tendances diverses, le régime de la cohabitation paralyse le développement normal des unes et des autres.

C’est là, en effet, une opinion ardemment soutenue d’un certain côté ; et moi-même, s’il m’est permis de le dire en passant, j’y ai autrefois incliné. Il me semblait que le rapprochement, au sein même d’une Église, de deux manières de voir aussi différentes, par exemple, que le christianisme supranaturaliste et le christianisme théiste, était difficile au point d’être impossible. Le parti orthodoxe se chargera peut-être de confirmer cette crainte ; mais il semble que plus de réflexion et plus d’expérience conduisent à comprendre autrement le caractère essentiel, la vraie fonction des sociétés religieuses.

Elles apparaissent, surtout les Églises nationales, non pas comme des Églises théologiques, ni comme des sectes étroites de professants ou de saints ; encore moins comme des institutions surnaturelles destinées à transmettre des sacrements merveilleux ; mais plutôt comme une patrie religieuse où l’on peut communier de cœur et d’action avec beaucoup de personnes dont on ne partage pas les doctrines ; où les diversités intellectuelles viennent en quelque manière se fondre dans la communauté du sentiment religieux et de l’effort moral ; où l’homme de science peut, sans rien perdre de sa sainte indépendance, se retremper dans le commerce des plus naïfs croyants ; où le présent et le passé se rapprochent, se pénètrent, se fécondent l’un l’autre. Et c’est pourquoi je voudrais ces sociétés aussi larges, aussi hospitalières que possible. Que d’autres donc considèrent l’Église comme une alliance dogmatique scellée à une tradition immuable : je respecte cette manière de voir, tout en la jugeant disparate avec le principe du protestantisme et l’état réel des communautés protestantes. — Mais j’aime mieux voir dans l’Église une société religieuse et pratique, animée sans doute par une tradition intérieure continue, — qui elle-même se rattache à un nom immortel, à de grands souvenirs, à une illustre histoire, à des livres révérés, — mais ouverte à l’esprit d’examen et de réforme, indulgente par conséquent aux dissentiments de doctrine.

Je dirai donc aux orthodoxes : Vous voulez une Église croyante ! Mais si votre foi est sincère (et qui en doute ?) qu’avez-vous à perdre, que n’avez-vous pas à gagner au régime de la cohabitation ? Vous avez, c’est entendu, toute liberté de proclamer votre foi, ici ou ailleurs, individuellement ou collectivement ! Vous en avez déjà usé, comme nous en avons usé nous-mêmes. Si votre doctrine est la vraie, quel plus grand mal avez-vous à redouter pour elle que celui de la séparation, c’est-à-dire de l’isolement ? Que ne devez-vous pas faire, vous, hommes de foi, hommes de Dieu, hommes de Christ, pour maintenir les communications ouvertes entre vous et nous ? Vous savez bien, et vous nous rendrez volontiers cette justice, que nous n’avons pas de parti pris contre vos raisons, contre vos exemples, ni surtout contre votre charité ! Toute parole vraiment religieuse qui émane de vous, nous l’accueillons ; vos penseurs, vos pasteurs, vos moralistes, nous les faisons nôtres. Nous ne demandons, pour vous suivre, sur un point ou sur plusieurs, qu’une chose : c’est que vous soyez plus religieux, plus chrétiens, en un mot plus vrais que nous ne le sommes nous-mêmes. Voudriez-vous donc être les maîtres à moindre prix ?

Observez, je vous prie, ce qui s’est passé en Europe, en France surtout, depuis la première moitié du dix-septième siècle. Une fois la séparation consommée entre les catholiques et les protestants, nos pères n’ont plus prêché qu’à des convertis. Mis au ban par le formulaire de Trente, enfermés dans leur propre enceinte, ils ont perdu toute action sur le vaste monde catholique. En vain ils ont excellé dans la controverse, l’histoire, l’éloquence, l’exégèse, la critique, et, ce qui vaut mieux, dans leur type distinct de vertu chrétienne, tout cela a été non avenu pour la moitié de la chrétienté. Nulle occasion de nous aborder, nul moyen régulier de nous influencer mutuellement. Nous avons vécu dans la même cité aussi étrangers à la vie morale les uns des autres que si nous eussions appartenu à deux âges différents de l’histoire.

Le pont une fois levé entre nous, il ne s’est plus abaissé.

Voilà une situation dont je n’ai, pour ma part, jamais cessé d’être affecté. J’étais trop pénétré de l’excellence de notre principe pour ne pas déplorer l’impuissance où nous sommes réduits d’atteindre les masses catholiques ; elles sont restées, à bien des égards, figées au seizième siècle, tandis que nous avons marché en avant : comment nous parler, comment nous entendre à travers cet immense intervalle ? Et, d’autre part, s’ils avaient quelque chose à apprendre de nous, et, je crois, le meilleur, nous avions aussi à apprendre d’eux ; l’esprit individualiste pouvait profiter au contact de l’esprit de catholicité. Mais cette séparation, qui fut inévitable dans une période où tous les partis ignoraient les propriétés merveilleuses de la liberté, je ne m’en consolerais pas aujourd’hui à l’égard de mes frères protestants. Mon idéal n’est pas un état de fractionnement où chaque diversité, pour mieux se déployer, donnerait naissance à une secte. Nous sommes nécessaires les uns aux autres, et plus nous nous pénétrerons, mieux cela vaudra. J’estime que vous avez besoin de nous : en tout cas, nous ne faisons aucune difficulté de dire que nous avons besoin de vous. Vous mettez en relief des choses, des souvenirs, des aspirations dont vous seriez coupables de nous séparer. En rompant le lien qui nous unit, vous trahiriez votre propre cause et votre premier devoir ; car vous renonceriez à agir directement et de plein droit sur nous.

Se séparer, Messieurs, ne demande qu’un mot, un moment ; se rapprocher, se réunir, demande des siècles. Se séparer est facile et a toutes les apparences de la force ; rester unis, sans se confondre, garder le type commun sans perdre sa physionomie propre, continuer la vie commune, sans aliéner sa vie distincte, voilà la vraie difficulté et c’est le signe de la vraie force. Toute séparation est commode en supprimant les froissements quotidiens et la contradiction ; mais elle recèle, si elle n’est absolument inévitable, une cause latente de stérilité.

En quoi, je le demande encore, votre confession obligatoire servira-t-elle les intérêts de la foi et de la piété ? En supposant que vous entraîniez la majorité des fidèles (ce qui ne serait pas plus glorieux pour eux ni pour vous que ne l’est aujourd’hui pour l’Église catholique l’universelle docilité au concile du Vatican), qu’auriez-vous gagné ? De vous débarrasser des radicaux ? Mais avez-vous bien songé, Messieurs, qui vous écartiez sous cette étiquette désobligeante ? Non pas assurément la foule des indifférents, des frivoles (ils vous concéderont plus de dogmes que vous n’en voulez), mais une partie des plus consciencieux, des plus sincères d’entre vos frères, de ces hommes qui font la force, la réserve morale d’une société. Et non pas seulement un petit nombre d’ecclésiastiques téméraires, bien qu’en vérité l’entreprise soit hardie de faire croire à l’Église que tels et tels pasteurs ou théologiens, dont je n’ai pas à prononcer ici les noms, mais qui sont connus partout où il y a des protestants, ne sont ni protestants ni chrétiens. Mais vous excluriez avec eux, vous le savez bien, en chaque Église, même dans la plus petite, des laïcs sérieux, dévoués à la famille protestante, chair de votre chair et os de vos os, honorables entre tous, et pour quel crime ? Pour avoir pensé un peu plus que les autres ou un peu autrement, c’est-à-dire pour avoir pris au sérieux leur foi.

Mais enfin, qu’arrivera-t-il après cela? Je ne parle pas du spectacle scandaleux des libéraux et des orthodoxes acharnés à se disputer partout, non les grandes masses catholiques indifférentes, mais l’élite de nos pauvres petites communautés, faisant le siège des familles et ne pouvant, sous peine de mourir, renoncer à cette odieuse concurrence. En supprimant les radicaux, auriez-vous supprimé les causes naturelles qui, dans le monde entier, dans toutes les Églises protestantes, ont produit un mouvement théologique ou philosophique encore inachevé ? Aurez-vous levé les doutes de vos jeunes ministres, mis à l’aise vos propres consciences, éclairci les questions débattues concernant l’autorité des saintes Écritures, l’histoire de Jésus, l’enseignement apostolique, avancé l’étude des questions morales cachées au fond des premières? Vous n’aurez fait que troubler d’une main grossière et violente la crise de transformation qui s’accomplit partout. — Mais je veux que vous ayez rétabli, pour un moment, dans l’Église, ce que vous appelez l’ordre. Les uns, le grand nombre, souscrivent à tout ce qu’il vous plaira de leur inspirer ; les autres se rangent pour laisser passer vos prétentions excessives ; et, sans faire éclat, ils délaissent l’Église. Vous voilà maîtres chez vous et tranquilles. Nous vous estimons assez pour vous prédire que le désaccord ne tardera pas à renaître dans votre giron sous l’aiguillon divin de la sincérité. Mais vous aurez l’occasion de vous convaincre que si une grande Église, gouvernée avec sagesse, peut supporter des luttes intérieures fécondes, une Église réduite, et sans cesse assiégée par le flot d’une majorité hostile, ne peut s’y livrer sans courir de grands périls. Vous reconnaîtrez aussi tout ce que l’unité obligatoire coûte de cruels sacrifices à la dignité individuelle. Ce minimum de foi décrétée portera une atteinte irréparable à la virilité du caractère et de l’intelligence de votre jeune clergé. Il se pliera tout doucement et de longue main à vos vues, moins par libre choix et par conviction que par nécessité de position. Vous aurez des prêtres, non des hommes libres.

C’est l’histoire de tous les temps.

La fragile barrière que vous tentez d’élever, ne sera pas longtemps un obstacle. On ne la brisera pas ; on passera à côté. Vos fils traiteront votre credo diplomatique ainsi qu’on a traité les anciens, — c’est-à-dire comme une formule usée, susceptible de sens divers et de réserves mentales. Il serait sans exemple et vraiment nouveau que l’œuvre du présent synode échappât au sort du symbole apostolique, du symbole d’Athanase, des confessions de la Rochelle et d’Augsbourg ou à celui des trente-neuf articles que souscrit de nos jours le clergé anglican. Vous aurez voulu sauver la foi par une mesure de haute police ; sans le vouloir, vous recueillerez le mensonge.

La fragile barrière que vous tentez d’élever, ne sera pas longtemps un obstacle. On ne la brisera pas ; on passera à côté.

Mais quel autre moyen, direz-vous, de ne point pactiser avec des erreurs funestes et de les arrêter sur le seuil de l’Église ? Quel autre ? Ne le connaissez-vous pas ? Redoubler de vérité, de raison, de piété, d’activité. En deux mots, si voulez faire œuvre vraie, il vous est interdit d’imposer de votre chef à l’Église contemporaine des doctrines qui, de notoriété générale, dépassent le réel état d’esprit d’un très grand nombre d’entre eux. Mais vous êtes libres, vous êtes même tenus d’exercer sur eux le légitime ascendant de votre foi et de votre vie morale. C’est la seule méthode protestante ; hors de là, tout est fiction et violence.

Messieurs, on vous a souvent dit, on vous dira encore que de nos jours la lutte est engagée entre le panthéisme et le Dieu vivant, entre le naturalisme et le Dieu personnel révélé en Jésus-Christ, et que vous avez à prendre parti. Je ne nie pas, Messieurs, l’opportunité et la gravité de ce débat ; mais, de bonne foi, est-ce bien là une question qui s’agite entre nous ? En tout cas, vous échappe-t-il que le mal dont l’Église souffre doit être cherché bien au-dessous de la zone superficielle des doctrines ? Ce qui manque le plus à nus contemporains, à nos coreligionnaires, aux libéraux non moins qu’aux orthodoxes, c’est le sens profond des choses, ce sont « ces raisons du cœur que la raison ne comprend pas.. » Tous, autant que nous sommes, conservateurs ou radicaux, en affirmant ou en niant, nous faisons d’ordinaire œuvre purement intellectuelle, par suite œuvre morte : nous ne faisons pas œuvre religieuse et féconde. Aussi nous est-il rarement donné d’allumer le feu sacré, soit dans le pays, soit dans l’Église, soit dans nos familles mêmes. Nous savons mal parler la langue de « ces choses, que l’œil n’a point vues, que l’oreille n’a point entendues2. » Notre activité s’épuise en doctrines et en coups d’autorité, en critiques et en raisonnements, en travaux mécaniques de comités : l’étincelle intérieure nous manque. Est-ce le moment, ô mes frères, quand tout nous convie à confondre nos cœurs dans un acte de profonde pénitence et nos volontés dans un puissant effort de renouvellement moral, est-ce le moment de nous excommunier au moyen d’un symbole doctrinal, historique ou liturgique ? Osez-vous bien tenter de sauver la religion autrement qu’en approfondissant les sources religieuses ?

Pour moi, Messieurs, si vous me pardonnez d’exprimer en peu de mots un sentiment intime, je ne me résigne pas à voir se disloquer, s’user et peu à peu tomber en poussière ce puissant appareil de l’éducation protestante qui, en France, comme ailleurs, aujourd’hui comme autrefois, excelle à produire des hommes. Nous devons tous à cette éducation le peu que nous valons. Si elle devait disparaître de notre cher pays au moment où il en a le plus besoin, si nous devions laisser morceler le vieux foyer de nos pères au lieu de l’approprier à des besoins nouveaux, comme des frères ennemis qui ne savent pas vivre ensemble sur leur patrimoine héréditaire, nos enfants en porteraient infailliblement la peine. Perdus au milieu d’habitudes d’esprit à demi ultramontaines, livrés à tous les périls d’un isolement croissant qui est déjà douloureusement ressenti en mille endroits, ils nous reprocheraient un jour amèrement de n’avoir pas fait les derniers efforts pour sauver l’intégrité de la famille protestante ; vous auriez détruit du même coup par votre zèle imprévoyant et notre cité spirituelle et l’une des seules influences morales constituées qui subsistent encore en France. (Applaudissements à gauche.)

* * *

(Le débat reprend brièvement sur le caractère obligatoire de la déclaration de foi ; nous avons repris ces échanges dans l’article précédent. Le pasteur Émile Roberty, tout en appartenant au parti orthodoxe, commence par dire qu’il ne souhaite pas rendre obligatoire la déclaration de foi, puis entreprend de répondre à F. Pécaut. Ses mots viennent clore les débats du 13 juin 1872, septième séance du synode.)

* * *

M. Roberty — […] Je suis monté à cette tribune pour combattre le discours de M. Pécaut. Il sait assez l’estime que nous lui portons tous, mais ce discours si élevé, que démontre-t-il ? Que, suivant M. Pécaut, les Églises reposent sur des sentiments et non sur des idées. Or là est son erreur. Sans doute la religion est un sentiment. Celui qui n’aime pas n’est pas un chrétien, mais le sentiment est produit par certaines idées, dont il est inséparable, avec lesquelles il vit ou il meurt. Est-ce que lorsque nous aimons un être quelconque, l’idée que nous nous faisons de cet être est indifférente ? Il faut aimer Dieu, mais est-il indifférent que Dieu soit une pure abstraction, ou qu’il soit un Dieu qui se révèle, qui s’appelle le Père céleste, qui nous a aimés le premier ? Il faut aimer Jésus. Mais l’aimerons-nous de la même manière, si nous voyons en lui un être faillible, qui a partagé les erreurs, les étroitesses de son temps, ou si nous voyons eu lui le Fils de Dieu, s’abaissant jusqu’à nous et mourant pour nous racheter ? Mais si Jésus n’est qu’un homme pécheur, je me demande quels droits il peut avoir à notre amour.

Quoi ! c’est un homme faillible et pécheur qui me demande de l’aimer plus que ce que j’ai de plus cher au monde, de tout lui sacrifier !

N’est-ce pas là du fanatisme ? Puis-je respecter celui qui me tient un semblable langage ? Il faut aimer, mais le cœur a besoin de connaître celui qu’il aime. Nous ne pouvons à cet égard rester dans le vague. Or, si je suis arrivé à la conviction que Jésus-Christ est mon Sauveur, comment puis-je prier avec celui qui rabaisse cette sainte figure et qui la calomnie? Le sentiment est donc inséparable d’une certaine doctrine, et en déclarant la doctrine indifférente, c’est la source même des émotions les plus profondes que vous tarissez. Oui, on vous l’a dit avec éloquence, la France a besoin de l’Évangile et c’est pour cela qu’il faut conserver l’Évangile, c’est pour cela que notre Église doit dire ce qu’elle croit, ce qu’elle veut.

Il faut aimer, mais le cœur a besoin de connaître celui qu’il aime.

S’ensuit-il que nous devions exclure personne ? Nullement. On n’est pas uni seulement par les doctrines. Il y a des liens de souvenirs, d’éducation, et nous ne voulons point repousser des hommes dont la vie peut à tant d’égards nous servir de modèle. Mais il faut que l’Église affirme sa foi, il le faut à cause de la condition même de notre malheureux pays.

Pour éclairer les ténèbres qui le couvrent, M. Pécaut ne veut faire lever sur lui que des nébuleuses ; il lui faut la clarté du soleil, c’est-à-dire la révélation du Dieu vivant. (Applaudissements.)


  1. Les notes biographiques s’appuient principalement sur “Félix Pécaut (1828-1898), ministre du saint Évangile“, Bulletin de la SHPF 142, 1996.[]
  2. 1 Cor 2:9.[]

Arthur Laisis

Enseignant en linguistique à l'université et étudiant de deuxième cycle en théologie à la faculté Jean Calvin, Arthur participe au blog notamment en tant que relecteur et traducteur. Il s'intéresse notamment à l'ecclésiologie et à la liturgie, ainsi qu'aux Églises d'Europe centrale et orientale, en particulier des pays baltes où il a vécu plusieurs années.

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