Contre la théologie rationaliste — Turretin (1.8)
25 février 2021

La raison humaine est-elle le principe et la règle par laquelle les doctrines de la religion et théologie chrétienne (qui sont les objets de foi) doivent être mesurés ? Nous le nions contre les sociniens.

Dans les questions 8 et 9, Turretin va définir quel est le juste usage de la raison en théologie, entre les excès sociniens (précurseurs des libéraux) et les défauts des anabaptistes, luthériens et papistes. Et dans cette question 8, il réfute le rationalisme des sociniens, qui faisaient de la raison la règle de toutes les doctrines chrétiennes, rejetant tout ce qui n’était pas rationnel.

Définitions (§§ 1-2)

Quelle est la définition de la « raison » ? Turretin déclare :

La raison humaine est prise soit au sens subjectif comme la faculté de l’âme rationnelle par laquelle l’homme comprend et juge entre des choses intelligibles qui se présentent à lui (naturelles et surnaturelles, divines et humaines) ou bien au sens objectif: la lumière naturelle qui se présente extérieurement et qui s’imprime intérieurement sur l’esprit par laquelle la raison est disposée à former certaines conceptions et la formation de conclusions au sujet de Dieu et des choses divines.

ITE, I.8.1

Il distingue entre la raison humaine saine d’avant la chute, et la raison corrompue d’après la chute.

Formulation de la question (§§ 3-4)

Vous aurez l’occasion de le voir au long cours, mais Turretin prend toujours un grand soin à préciser ce qu’il questionne et ce qu’il admet. La question ne porte pas sur l’usage de la raison en théologie. Tout le monde l’utilise, que ce soit pour illustrer (rendre clair les mystères divins pour les humains), pour comparer (entre le texte et sa tradition, entre les différentes opinions des docteurs), pour inférer (tirer des conclusions) et pour argumenter (défendre les vraies doctrines et rejeter les fausses.)

La question est plutôt de savoir « si la raison est un principe et une règle qui sert d’étalon aux mystères de la religion »

En effet, les sociniens étaient les premiers rationalistes, affirmant sans ambage que si une doctrine n’était pas rationnelle, elle n’était pas vraie. Ainsi Valentin Schmalz disait :

Si la religion s’oppose à la raison, par cela même elle cesse d’être une religion, car la religion est la forme la plus pure de la raison ; plus encore, elle est la raison même.

Valentin Schmalz, Refutatio Thesium D. Wolfgangi Frantzii, IV.

Et Christophe Ostorod, le maître de Schmalz disait de son côté:

L’homme n’est pas tenu de croire ce que la raison dicte comme impossible.

Christophe Ostorod, Untterrichtung… hauptpuncten der Christlichen Religion, 6

Turretin s’oppose à eux.

La question n’est pas non plus de savoir si la raison peut être un instrument ou moyen par lequel nous sommes amenés à la foi.

La question est plutôt de savoir si [la raison] est le principe premier à partir duquel les doctrines de la foi sont prouvées ; ou la fondation sur lesquelles elles sont construites, au point de considérer comme fausses les choses de la foi que la lumière naturelle ou la raison humaine ne peuvent pas comprendre. Cela, nous le réfutons.

ITE, I.8.4

Argumentation (§ 5)

a) La raison d’un homme non régénéré est aveuglée quant à la loi (Éphésiens 4,17-18; Romains 1,27-28; 8,7) et à l’Évangile (Éphésiens 5,8; 1 Corinthiens 2,14) et c’est la raison pour laquelle les raisonnements humains doivent être captifs et soumis à la foi (2 Corinthiens 10,3-5)

b) Les mystères de la foi sont au-delà de la raison accessible aux non-régénérés. L’objet de la raison sont les choses naturelles, et la foi porte sur ce qui est au-delà du naturel, le surnaturel. Notez bien que la foi est au-delà de la raison, pas opposée à la raison.

c) La foi n’est pas soumise ultimement à la raison, mais à la Parole de Dieu.

d) Le Saint-Esprit nous ramène uniquement à sa Parole (Deutéronome 4,1; Ésaïe 8,20; Jean 5,39 ; 2 Timothée 3,15-16 ; 2 Pierre 1,19)

e) Si la raison était la règle de la foi, alors toute religion serait naturelle et il n’y aurait aucune distinction entre le naturel et le surnaturel, la grâce et la nature, ce qui est contre-intuitif. Par ailleurs cela va contre les passages de l’Écriture qui encouragent à « capturer » les raisonnements sous l’Écriture (1 Corinthiens 1,19-20; Matthieu 11,25) et revient à dire que les « grosses têtes » des philosophes savent mieux que l’expérience universelle des hommes.

f) La raison ne peut pas être la règle de la religion : ni la raison corrompue parce que non seulement elle est en dessous de la foi, mais opposée à elle (Romains 8,7; 1 Corinthiens 2,14; Matthieu 16,17). Ni la saine raison qui est absente chez les pécheurs. Même pure et sans contamination par le péché, elle ne peut pas être la règle du surnaturel (puisqu’elle est naturelle). Même corrigée par le Saint-Esprit, elle est jugée par l’Écriture sans la juger en retour.

Réponse à des objections (§§ 6-24)

§6 :

Une relation organique et ministérielle n’est pas la même chose qu’une relation principale et despotique. La raison est dans le premier type de relation à la théologie et non le second. Elle est Agar (la servante sujette aux Écritures) et non Sarah (la maîtresse qui préside sur l’Écriture).

ITE, I.8.6

Il précise que la religion sert à comparer un discours avec les Écritures, pas à remplacer les Écritures.


§7 : Turretin précise qu’il faut distinguer l’instrument de foi (ce que fait la raison en exposant ce que disent les Écritures) et la fondation de foi (en introduisant et soutenant ce qu’il faut croire par elle-même).

§9 : Christ enseignait une religion rationnelle.
Réponse: Quant au mode d’enseignement et non quant au contenu. Christ enseignait des choses qui étaient au-delà de la raison en utilisant la raison comme un outil.

§13 : Il y a des articles de foi que l’on peut prouver par la raison. Donc la foi est rationaliste.
Réponse : La raison n’est pas seulement un instrument pour exposer les Écritures, mais parfois aussi le moyen et la preuve que le théologien utilise pour:

  • donner des arguments rationnels en faveur de quelque chose de déjà établi par la foi.
  • Défendre les principes de la révélation face à ceux qui les refusent.
  • Renforce ces principes de révélation à partir de la nature.
    Ainsi, il arrive qu’une même vérité soit de foi (prouvée par l’Écriture) et de connaissance (démontrée par une méthode rationnelle). Cela ne signifie pas pour autant que la Raison est la base et la règle de la Foi.

§18 : Si la foi est au-delà de la raison, alors elle est irrationnelle, ce qui est répugnant.
Réponse : Citons Turretin lui-même :

Être contraire à la raison est différent d’être au-delà de la raison. Être rejeté de la raison est différent d’être inconnu d’elle.

ITE, I.8.18

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

sur le même sujet

Des contradictions de l’Écriture — Turretin (2.5)

Des contradictions de l’Écriture — Turretin (2.5)

D’autres défendent l’intégrité des Écritures et disent ces différentes contradictions sont seulement apparentes, et non réelles; ces passages sont difficiles à comprendre, mais pas impossibles à expliquer. C’est l’opinion la plus commune des orthodoxes, que nous suivons comme étant la plus sûre et la plus vraie.

De l’autorité des Écritures — Turretin (2.4)

De l’autorité des Écritures — Turretin (2.4)

La première question semble peu nécessaire parmi les chrétiens qui devraient tous considérer comme une vérité inchangeable le fait que les Écritures sont inspirées de Dieu, un fondation primaire de la foi. Et pourtant parmi les chrétiens de notre époque, il y a beaucoup trop d’athées et de libertins qui essaient par tous les moyens d’affaiblir cette vérité. Ainsi donc il est de la plus grande importance pour notre salut que notre foi soit fortifiée une bonne fois pour toutes contre les complots diaboliques des ces personnes impies.

Les Écritures ont été écrites par décret divin — Turretin (2.3)

Les Écritures ont été écrites par décret divin — Turretin (2.3)

Afin de diluer l’autorité des Écritures, les apologistes romains du XVIIe siècle faisaient feu de tout bois: d’abord ils niaient la nécessité des Écritures, puis ils niaient qu’elles soient à l’initiative de Dieu. Ainsi, le cardinal Bellarmin enseignait Christ n’avait pas commandé aux apôtres de mettre son enseignement pas écrit, et que ceux-ci n’imaginaient pas en écrivant leurs lettres qu’elles seraient considérées canoniques. L’enjeu pour Bellarmin est de mettre l’emphase sur la Tradition comme vrai canal de la Révélation, et aussi de renforcer le dogme catholique qui veut que ce soit l’Église qui ait canonisé les Écritures, plutôt que de les avoir simplement reconnues comme divines.

Mais évidemment, Turretin ne pouvait pas laisser passer ça.

De la nécessité des Écritures — Turretin (2.2)

De la nécessité des Écritures — Turretin (2.2)

Dans leur hostilité au Sola Scriptura, les catholiques du XVIIe siècle allaient jusqu’à dégrader la Bible elle-même. Des modérés comme Bellarmin disaient que les Écritures étaient utiles, mais non nécessaires. Des personnes plus emportées comme le Cardinal Stanislas Hozjusz disait: «Il aurait été plus intéressant pour l’Église que les Écritures n’aient jamais existé» ou bien encore Pedro de Valencia : «Il aurait mieux valu qu’elles [les Écritures] ne soient jamais écrites».

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *