La politique religieuse d’Emer de Vattel
14 août 2021

En théologie politique, le sujet de la tolérance religieuse est une porte d’entrée facile et clairement identifiée. Alors qu’en France, nous avons un régime de laïcité, d’autres nations ont une religion d’État, mais pratiquent une large tolérance. C’est une question actuelle, avec notamment la question de la place de l’islam en France. Pour ces raisons, mon premier sujet d’étude en théologie politique a été de consulter ce que des théologiens réformés disaient sur la tolérance religieuse. J’ai ainsi eu l’occasion d’exposer les position de Gillespie et Turretin. Aujourd’hui, je vais ajouter Emer de Vattel à cette galerie.

Image dans Infobox.
Emer de Vattel, 1714-1767

Emer de Vattel est un juriste, philosophe et diplomate réformé du XVIIIe siècle, né dans la principauté de Neuchâtel (et donc suisse). Fils de pasteur, il devient le conseiller d’Auguste III, roi de Pologne et électeur de Saxe où il va acquérir une grande expérience des affaires internationales. Il écrit son chef d’oeuvre Du droit des gens [Gens étant le mot latin pour nations] en 1758, qui est un ouvrage fondateur du droit international. On trouve par exemple sa marque dans la Déclaration d’indépendance américaine, qui récupère la définition de la souveraineté de Vattel.

D’un point de vue philosophique, Vattel est intéressant car il se rattache au rationalisme, encore chrétien, mais de plus en plus détaché de la Bible. Là où Turretin, soixante-dix ans plus tôt, citait beaucoup d’exemples bibliques et des versets pertinents, Vattel a une démarche beaucoup plus philosophique et rationaliste, sans pour autant verser dans le sécularisme, comme on va le voir. Je le lirais donc comme un intermédiaire entre la tradition réformée scolastique et la tradition séculière actuelle. Il a vraiment un pied dans chaque camp.

Exposition

Emer de Vattel donne cette définition de la religion.

La religion consiste dans la doctrine touchant la divinité et les choses de l’autre vie, et dans le culte destiné à honorer l’Être suprême. En tant qu’elle est dans le cœur, c’est une affaire de conscience, dans laquelle chacun doit suivre ses propres lumières ; en tant qu’elle est extérieure et publiquement établie, c’est une affaire d’État.

Emer de Vattel, Du Droit des Gens, Livre I, §127.

Emer de Vattel n’est donc pas favorable à la laïcité, qui “ne reconnaît, ne subventionne, ni ne salarie aucun culte”. Il considère que la religion est un domaine de législation comme un autre, susceptible d’être légiféré comme un autre.

Cependant, il affirme avec conviction qu’il faut défendre une liberté de conscience à cause de la nature volontaire de la religion. Cet argument est très ancien, puisque c’est aussi celui de Lactance, qui a servi de base à la politique religieuse de Constantin. Il en conclut qu’il faut se garder d’utiliser la contrainte en matière de religion, mais cela n’exclut pas un certain activisme religieux de la part de l’État.

Mais il faut bien prendre garde de ne point étendre cette liberté au-delà de ses justes bornes. Un citoyen a seulement le droit de n’être jamais contraint à rien, en matière de religion, et nullement celui de faire au-dehors tout ce qu’il lui plaira, quoi qu’il en puisse résulter à l’égard de la société. L’établissement de la religion par les lois, et son exercice public, sont matières d’État, et ressortissent nécessairement à l’autorité politique. Si tous les hommes doivent servir Dieu, la Nation entière en tant que Nation, est sans doute obligée de le servir et de l’honorer (Préliminaires, §.5) et comme elle doit s’acquitter de ce devoir important de la manière qui lui paraît la meilleure, c’est à elle de déterminer la religion qu’elle veut suivre, et le culte public qu’elle trouve à propos d’établir.

Op. cit. , § 129.

Même influencé par le rationalisme, ce philosophe réformé plaide donc en faveur d’une religion d’État. Dans son livre, destiné à un public de toutes nations européennes, il évite avec soin de prendre parti pour la religion réformée, afin de ne pas se couper de ses lecteurs catholiques. Mais il refuse le relativisme, en affirmant clairement que chaque nation non seulement peut se choisir une religion, mais qu’elle doit choisir la meilleure.

Que faire s’il y a deux religions dans une société, comme par exemple, lorsqu’il y a des catholiques et des protestants? Il faut soit diviser la société, soit s’organiser en fédération. Si c’est une petite minorité, alors elle doit s’exiler pour trouver une société qui lui convient mieux. Et si une nouvelle religion débarque dans le pays ? Eh bien, on recommence le processus de choix de religion nationale, et on s’adapte. Vattel s’oppose donc au relativisme (encore une fois) et privilégie la cohérence au niveau national : il n’est pas question d’accorder des pleins droits aux minorités religieuses. Si c’est une forte minorité implantée localement, alors une forme d’autonomie ou de fédération doit être admise.

Ensuite il parle des devoirs religieux du souverain. S’il n’y a pas de religion établie, il peut promouvoir la meilleure, mais sans contrainte. C’est ce qu’à fait Constantin en son temps. Dans tous les cas, il doit s’opposer à la fausse religion.

S’il est question de donner une religion à un État qui n’en a point encore, le souverain peut sans doute favoriser celle qui lui parait la véritable, ou la meilleure, la faire annoncer, et travailler, par des moyens doux et convenables, à l’établir : il doit même le faire, pour la raison qu’il est obligé de veiller à tout ce qui intéresse le bonheur de la Nation. Mais il n’a aucun droit d’user en ceci d’autorité et de contrainte. Puisqu’il n’y avait point de religion établie dans la société, quand il a reçu l’Empire, on ne lui a conféré aucun pouvoir à cet égard : le maintien des lois touchant la religion n’entre point dans les fonctions, dans l’autorité, qui lui ont été confiées

Op. cit., § 132.

Notez les limites que Vattel donne au pouvoir du souverain: on y retrouve le constitutionnalisme inventé par les réformés en opposition à la monarchie absolue. Ainsi que l’a fait remarqué Brad Littlejohn, le constitutionnalisme et l’État de droit ont été fondés par des réformés afin de pouvoir mieux se défendre contre les abus des sourverains catholiques contre eux. On voit chez Vattel clairement cet héritage. En tant que protestants, il n’y a donc rien de plus adapté que de mobiliser toutes les ressources de l’État de droit, avant d’avoir recours aux désobéissances civiles, comme le font les anabaptistes.

S’il y a déjà une religion établie (par exemple, le catholicisme en France), le souverain doit la conserver et la défendre. En ce qui concerne les hérésies, le souverain n’intervient que s’il y a un danger contre l’État et l’ordre public, pas pour un danger “contre Dieu”. On ne punit pas les fautes intérieures, mais uniquement le comportement extérieur. Le souverain doit assurer le bon déroulement des cultes et enseignements de la religion d’État. Pour ce qui est de la tolérance des autres religions, c’est à voir au cas par cas. Le principe général est qu’il faut laisser faire tout ce qui ne porte pas atteinte aux mœurs ou à l’État.

Et si la religion du roi est différente de la religion nationale (roi protestant dans un pays catholique par exemple) ? Il garde à titre personnel sa religion personnelle mais sa puissance publique doit maintenir la religion publique. C’est ainsi que Jeanne de Hochberg catholique fut souveraine sur Neuchâtel protestante, et garda les statuts et privilèges de l’Église protestante. Vattel ne suit pas Knox sur l’autorité du souverain qui dépendrait de sa confession.

Vattel dit qu’il faut éviter l’intrusion dans le culte privé. Si l’on est en minorité protestante dans un pays catholique, alors il faut supporter cette interdiction du culte public, qui n’est justement que ça : un culte public, et suivre sa conscience en pratiquant un culte privé et pur. Il n’est pas sûr, en revanche, que cela corresponde avec ce que Calvin dit sur les Nicodémites, et on voit là une distinction privé / public qui vient de Locke et des Lumières.

Il faut empêcher les abus de religiosité : Vattel écrit en particulier contre le célibat obligatoire des monastiques, qui devient un problème sociétal lorsqu’ils sont trop nombreux.

Vattel défend un modèle tout à fait érastien, où les pasteurs sont des fonctionnaires d’État. En ce qui concerne les relations entre Église et État, il résume sa pensée dans la formule suivante : beaucoup de considération, point d’empire, encore moins d’indépendance.

La règle que l’on doit suivre à son égard, peut-être conçue en peu de mots ; beaucoup de considération, point d’empire, encore moins d’indépendance. Premièrement, que le clergé, que tout autre ordre, soit soumis, dans ses fonctions comme dans tout le reste, à la puissance publique, et comptable de sa conduite au souverain. Secondement, que le Prince ait soin de rendre les ministres de la religion respectables au peuple ; qu’il leur confie le degré d’autorité nécessaire pour s’acquitter de leurs fonctions avec succès, et qu’il les soutienne, au besoin, par le pouvoir qu’il a en main. Tout homme en place doit être muni d’une autorité qui réponde à ses fonctions ; autrement il ne pourra les remplir convenablement. Je ne vois aucune raison d’excepter le clergé de cette règle générale ; seulement, le Prince veillera plus particulièrement à ce qu’il n’abuse point de son autorité ; la matière étant tout ensemble plus délicate et plus féconde en dangers. S’il rend le caractère des gens d’Église respectable, il aura soin que le respect n’aille point jusqu’à une superstitieuse vénération, jusqu’à mettre dans la main d’un prêtre ambitieux des rênes puissantes, pour entraîner à son gré tous les esprits faibles.

Op. cit., § 143.

Application

On l’a vu, Vattel est un peu un hybride entre la tradition réformée scholastique, et le rationalisme des Lumières :

  • D’un côté, il n’adhère pas à la laïcité, considère que le choix d’une religion n’est pas indifférent, défend la cohésion religieuse au niveau national, quitte à restreindre les droits des minorités ou encourager les à partir en mode “si les huguenots n’aiment pas la France catholique, eh bien, qu’ils la quittent”.
  • De l’autre, il accorde beaucoup de soins à la liberté de conscience et à l’absence de contrainte au niveau religieux individuel, récupère et adhère fortement à la distinction religion privée/ religion publique, et suit une politique de tolérance religieuse comme celle de John Locke, rationaliste et des Lumières.

Dans un monde idéal, je préfère la politique de Turretin, plus ouvertement chrétienne et biblique, et je me méfie du rationalisme partiel de Vattel. Cependant, considérant le paysage laïciste actuel, la politique de Vattel serait une grande amélioration, et à mes yeux un compromis acceptable : nous aurions une religion officielle (qui selon moi est à rechercher plutôt qu’à fuir). Nous aurions une tolérance religieuse individuelle, mais une maîtrise des religions étrangères. Le pays de Vattel n’est ni une théocratie, ni un Far West religieux. Et même sa politique de tolérance lockéenne n’est pas si opposée au premier commandement : j’ai appris entre temps que John Locke excluait les athées et les musulmans du champ de la laïcité dans sa Lettre sur la Tolérance.

Dans tous les cas, cette position existe dans la tradition réformée, et j’espère que vous la trouverez intéressante.

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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