Définitions de la Trinité — Turretin (3.23)
28 décembre 2022

Quel est le sens des mots « essence » « substance » « subsistance » « personne » « Trinité », « ὁμοούσιος » dans ce mystère, et peut-on les utiliser ?

Ayant fini de décrire la nature de Dieu, nous allons étudier ses personnes. Nous entamons les questions sur la Trinité, qui clotureront le locus sur le « Dieu unique et trinitaire ». Dans cette question, Turretin fait surtout du vocabulaire, ce qui est bien précieux pour nous, car les exposés sur la Trinité sont souvent confus, faute d’introduire convenablement les termes.

Essence (§ 3)

Le mot οὐσία ousia est rendu par essence, nature ou quiddité. Cela signifie ce qu’une chose est. Dans la Bible on retrouve ce concept dans tels mots :

  • ὁ ὤν, comme dans Apocalypse 1,4. Que la grâce et la paix vous soient données de la part de celui qui est ;
  • Le sens plus abstrait du mot est contenu dans θεότης, en Colossiens 2,9. en lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité ;
  • φύσις, dans Galates 4,8. vous serviez des dieux qui ne le sont pas de leur nature ;
  • θεία φύσις, dans 2 Pierre 1,4 vous deveniez participants de la nature divine.

Substance (§ 4)

Substance est un mot qui a (malheureusement) deux sens chez les Pères, lesquels suivaient eux-même deux interprétations présentes dans la littérature philosophique ancienne.

  • Dans la première définition, substance veut dire subsistance, que nous allons définir après. C’est ce que fait Hilaire de Poitiers, en suivant une interprétation plutôt aristotélicienne du mot.
  • Dans la seconde, majoritaire, substance veut dire la même chose qu’essence ou nature. C’est notamment l’usage d’Augustin et Tertullien, en suivant une interprétation plutôt platonicienne.

D’expérience, je peux vous dire que la majeure partie du temps, substance veut dire la même chose que nature : « ce qu’une chose est ».

Subsistance (§ 5)

La subsistance est un mode d’existence de la substance. Laissée seule, la substance n’est guère que le concept d’une chose, cela reste abstrait. La subsistance, c’est l’être concret qui instantie la substance dont on parle. « Humain » est la substance, le concept d’humain. « Étienne Omnès » c’est la subsistance, l’être concret qui instancie le concept. La subsistance, c’est ce qui rend concret [de ce monde] une substance.

Dans un vocabulaire plus courant, quand il s’agit d’une substance intellectuelle, c’est un synonyme de « personne ».

Hypostase (§ 6)

Ὑπόστασις correspond au mot latin qui a donné « subsistance ». C’est un des mots les plus polémiques de l’histoire de l’Église, celui autour duquel a tourné toute la crise arienne du IVe siècle. Il y a deux interprétations de ce mot :

Le plus souvent, on considère qu’hypostase est la même chose que essence. Athanase écrivait par exemple: l’hypostase est la substance et ne signifie rien d’autre que « ce qui existe ». Mais il faut savoir qu’il existe un sens strict dans lequel hypostase signfie strictement la subsistance, dans les circonstances où justement on doit distinguer l’essence abstraite (la substance, le concept d’une chose) et l’essence concrète (la subsistance, la chose qui existe concrètement).

Pour résumer: ESSENCE (être d’une chose) = SUBSTANCE (concept abstrait) + SUBSISTANCE (existence concrète) Dans la plupart des traités, c’est le schéma utilisé.

Il est à noter que ὑπόστασις est un mot biblique, utilisé dans Hébreux 1,3 : Le Fils est le reflet de sa gloire et l’empreinte de sa personne.

Personne (§§ 7-8)

Comme on l’a dit auparavant : personne est le mot français courant qui correspond à hypostase et subsistance. C’est l’existence concrète d’une essence intellectuelle. Le mot « concret » est extrêmement important : c’est l’existence dans ce monde-ci, et non pas le concept de la chose.

Trinité (§ 9)

Le mot « Trinité » a été forgé dans les débats du IVe siècle pour désigner le mystère où Dieu est une seule essence, et trois personnes. Il s’oppose à « triplicité », qui désigne « trois essences ».

Pour reprendre la formule du regretté Nabeel Qureshi : « Dieu est un seul quoi et trois qui. » Elle n’est pas parfaite, mais c’est une bonne vulgarisation.

Ὁμοούσιος (§§ 10-12)

Ὁμοούσιος homoousios, de même substance, consubstantiel. C’est le mot-clé du credo de Nicée qui a fini par s’imposer contre l’arianisme qui niait que Jésus fût Dieu comme le Père. Le mot a une histoire pleine de rebondissements et vraiment fascinante, mais l’on se contentera des grandes lignes suivantes.

Les ariens comparaissaient au concile de Nicée pour justifier le fait qu’ils enseignaient que Jésus fût différent du Père. Pour échapper à la condamnation formelle, les ariens présents au concile de Nicée étaient prêts à lâcher toutes sortes de concessions : oui, Jésus est Dieu (la Parole, différente du Père). Oui, Jésus est semblable au Père (comme une image est semblable à son exemplaire, tout en étant différent). Oui Jésus est inengendré (à la façon des créatures, mais il a tout de même une origine, connue du père seulement, et il lui est donc différent).

Le parti d’Alexandrie avait détecté l’embrouille : même avec toutes ces concessions, il était encore possible des les interpréter dans un sens arien. Alors ils ont proposé le mot qui bloquait vraiment et complètement tout détournement arien : de même substance que le Père (ὁμοούσιος τῷ Πατρί). Le Fils a le même « être » que le Père, sachant que Dieu est unique. Arius et ses partisans s’étranglent, et crient à l’innovation : quoi ?! un mot non biblique, philosophique, païen ?! Sur le moment, le parti d’Alexandrie remporte le concile de Nicée, et le symbole de Nicée contient le mot de la même substance.

Mais les évêques présents, plus humbles pasteurs que subtils docteurs, ne retiendront pas cet usage, et se laisseront tenter par des formulations plus vagues et laissant de l’espace aux ariens, ce qui va alimenter un demi-siècle de conflits et divisions. Mais cela est une autre histoire. Pour nous, retenons simplement que ὁμοούσιος est le seul mot qui barre complètement la route à la négation de la divinité du Fils.

La périchorèse (§§13-15)

La périchorèse (περιχώρησις) désigne l’union mutuelle intime des personnes divines, le « lien » entre les personnes de la Trinité. On trouve le concept dans la Bible, en Jean 10,38 par exemple afin que vous sachiez et reconnaissiez que le Père est en moi et que je suis dans le Père.

Dans cette empérichorèse, on regroupe trois mots pour caractériser les relations dans la trinité : propriété, relation et notion.

Propriété signifie un mode particulier de subsistance et de caractère diacritique selon les mots de Turretin. En langage ordinaire : la propriété est un élément de l’être concret qui le distingue des autres. On distingue trois propriétés dans la Trinité :

  • La paternité, qui est propre au Père, qui le distingue des deux autres.
  • La filiation, qui est propre au Fils.
  • La procession, qui est propre au Saint-Esprit.

Relation signifie la même propriété, mais indiquant la relation d’une personne à l’autre selon les mots de Turretin. En langage ordinaire: c’est la « propriété-lien » qui relie une personne à une autre. On distingue quatre relations dans la Trinité:

  • L’engendrement, qui est la relation du Père au Fils. Comprenez bien qu’il s’agit d’une propriété du Père (propre à lui seul donc, et le distingue du Fils), mais « orientée » vers une autre personne (ici le Fils). Cette orientation fait la différence entre une propriété et une relation.
  • La filiation, qui est la relation du Fils au Père.
  • La spiration active, qui est la relation du Père et du Fils au Saint-Esprit
  • La spiration passive, qui est la relation du Saint-Esprit au Père et au Fils.

Notion signifie le même caractère en ce qu’il signifie qu’une personne est distincte de l’autre, selon les mots de Turretin. En langage ordinaire : la notion est « l’extrémité » de la relation. On distingue cinq notions, que je désigne par les « actes notionnels » :

  • Être inengendré, c’est l’extrémité de la relation du Père vers le Fils.
  • Être engendré, c’est l’extrémité de la relation du Fils vers le Père.
  • Spirer, c’est l’extrémité de la relation du Père et du Fils au Saint-Esprit (deux notions, une pour le Père et une pour le Fils).
  • Être spiré, c’est l’extrémité de la relation du Saint-Esprit au Père et Fils.

De l’usage de ces mots (§§ 16-30)

Ceci étant admis, est-ce cependant bien chrétien d’utiliser un vocabulaire de philosophie grecque pour annoncer l’Évangile ? La question a toujours été chaudement débattue, d’abord par les ariens, puis par toutes sortes d’hérétiques ou de chrétiens sincères troublés par l’usage d’un vocabulaire technique qui paraît étranger à la Bible.

Formulation de la question (§§ 18-19)

Nous sommes d’accord que l’on ne devrait pas utiliser à la légère un vocabulaire étranger aux Écritures. Généralement, cela crée des troubles. Mais la question est : Pouvons-nous utiliser des mots extérieurs aux Écritures pour expliciter des doctrines contenues dans les Écritures, afin de mieux enseigner et réfuter le mensonge ?

Nous sommes d’accord qu’il faut préférer la parole de Dieu aux paroles humaines. Mais il arrive parfois qu’il faille avoir recours à un mot nouveau pour définitivement fermer la bouche au menteur. La question est donc : Pouvons-nous nous écarter un peu du vocabulaire biblique pour cela ?

Argumentation principale (§§ 20-21)

  1. Ce vocabulaire extérieur est très utile, à la fois pour mieux exposer la vérité et mieux réfuter le mensonge.
  2. Par nécessité. Les hérésies ont toujours un habillage de vocabulaire biblique, sinon elles ne poseraient aucun problème. Mais pour démasquer ces mensonges, nous sommes obligés de rajouter du vocabulaire extérieur qui ne peut pas être détourné par les hérétiques. L’exemple de de même substance est parfait pour le comprendre : Arius était capable de dire que Jésus était Dieu, qu’il était semblable avec le Père, qu’il était même un avec le Père, mais il avait toujours une interprétation subtile de ces expressions bibliques pour défendre que Jésus était différent du Père, et même, pas Dieu. Le mot de même substance, par contre était impossible à pirater pour un arien. Il était nécessaire pour réfuter l’arianisme.
  3. On utilise du vocabulaire non biblique de toute façon, dans des sujets non controversés. Je n’ai jamais vu personne défendre que nous devions renoncer à l’usage du mot « Bible » par exemple, alors qu’il n’est pas biblique, pourtant !
  4. Les anciens qui ont introduit ces mots nouveaux ne voulaient pas introduire des notions nouvelles.

En appui de ce dernier point, voici des citations:

  • Athanase : Cela fut toujours la coutume de la discipline ecclésiastique, qu’à chaque fois qu’une doctrine hérétique se lève, contre les changements insolents des questions, nous changeons la terminologie, les choses demeurant immuables.1.
  • Grégoire de Nazianze : Nous ne devrions pas nous déchirer sur des mots tant que les syllabes mènent à la même opinion2.
  • Augustin : Nous confessons que ces termes furent produit par nécessité de langage, puisqu’il y avait besoin d’une longue dispute contre les pièges et erreurs des hérétiques3.
  • Augustin : Contre les impiétés des hérétiques ariens ils introduisirent le néologisme homoousios, mais ils ne signifiaient pas une nouvelle chose par ce mot4.
  • Thomas d’Aquin : La nécessité de disputer avec les hérétiques les ont poussés à inventer de nouveaux mots pour exprimer l’ancienne foi.
  1. Dispute avec Arius devant un juge honnête, livre 1.[]
  2. Discours 39.[]
  3. De la Trinité, 7.4[]
  4. Traité 97.[]

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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