Voici un extrait de L’esprit de la philosophie mรฉdiรฉvale du grand philosophe nรฉo-thomiste Etienne Gilson sur le dilemme classique entre amour de Dieu et amour de soi. En gros, comment concilier notre amour pour Dieu (un devoir que nous avons envers lui) et notre amour pour nous (nous sommes tout naturellement dโabord prรฉoccupรฉs par nos besoins), qui semblent contradictoires ? Si on s’aime soi-mรชme n’est-on pas รฉgoรฏste, et si on aime Dieu, ne devient-on pas malheureux en nรฉgligeant nos besoins ? Ou alors pour reprendre la version de John Piper dans son bestseller Prendre plaisir en Dieu: Rรฉflexions d’un hรฉdoniste chrรฉtien, comment concilier le fait de chercher notre bonheur en Dieu et le fait de le glorifier ? Si l’on adore Dieu pour y trouver notre bonheur, n’est-ce pas รฉgoรฏste ? Si l’on cherche en prioritรฉ ร glorifier Dieu, n’est-ce pas renoncer au bonheur comme on est censรฉ le faire de faรงon dรฉsintรฉressรฉe ?
Selon Gilson, la solution ร ce dilemme se trouve dans les doctrines thomistes de lโanalogie et de la participation : lโamour de Dieu et lโamour de soi se confondent. En effet, comme tout amour des crรฉatures est une image de lโamour de Dieu en tant que modรจle parfait (lโamour des crรฉatures participe et est analogue de lโamour divin), cela vaut aussi pour lโamour de soi : en sโaimant soi-mรชme, on imite lโamour de Dieu. Gilson les retrouve aussi dans la mystique chrรฉtienne, le courant cistercien (Saint Bernard de Clairvaux et Guillaume de Saint-Thierry), et donc dans la tradition chrรฉtienne en gรฉnรฉral.
Je reproduis les citations du latin en franรงais quand c’est possible.
Le seul problรจme que nous avons encore ร rรฉsoudre est de savoir pourquoi l’homme est naturellement capable d’aimer Dieu par-dessus toutes choses. Rรฉpondre ร cette question sera lever dรฉfinitivement lโantinomie, dont nous cherchons ร nous dรฉlivrer, entre l’amour naturel de soi et l’amour naturel de Dieu. […]
Dans un univers chrรฉtien, oรน les รชtres sont crรฉรฉs par l’รtre, toute crรฉature est un bien, analogue du Bien. ร la base de tout cet ordre de relations se trouve donc un rapport fondamental d’analogie qui donne son sens propre ร chacun des rapports dรฉrivรฉs que l’on peut ensuite รฉtablir entre la crรฉature et son crรฉateur. Si l’on dit, par exemple, que Dieu est le bien universel, on veut nรฉcessairement dire que Dieu est le souverain Bien, cause de tout bien. Si l’on dit que chaque bien n’est qu’un bien particulier, on veut nรฉcessairement dire, non que ces biens particuliers sont des parties dรฉtachรฉes d’un tout qui serait le Bien, mais qu’ils sont des analogues du Bien crรฉateur qui leur a donnรฉ l’existence. En ce sens, il est donc vrai de dire qu’aimer un bien quelconque, c’est toujours aimer sa ressemblance ร la bontรฉ divine, et, comme c’est cette ressemblance ร Dieu qui fait que ce bien est un bien, on peut dire que ce que l’on aime en lui, c’est le souverain Bien1. En d’autres termes, il est impossible d’aimer l’image sans aimer en mรชme temps le modรจle, et si l’on sait que cette image n’est qu’une image, comme nous le savons, il est impossible de l’aimer sans lui prรฉfรฉrer le modรจle. Or, ce qui vaut pour l’ensemble des crรฉatures vaut bien plus encore pour l’homme en particulier. Vouloir un objet, disons-nous, c’est vouloir une image de Dieu, c’est-ร -dire vouloir Dieu ; s’aimer soi-mรชme, ce sera donc aimer un analogue de Dieu, c’est-ร -dire aimer Dieu.
S’il en est ainsi, l’antinomie qui nous embarrassait se trouve levรฉe. Mus et dirigรฉs par des substances intelligentes, les รชtres dรฉpourvus de connaissance n’en agissent pas moins en vue de fins et tendent spontanรฉment vers ce qui leur est bon. Or, pour eux, tendre vers ce qui leur est bon, c’est indiffรฉremment dรฉsirer leur perfection propre ou dรฉsirer la ressemblance divine, car leur perfection consiste prรฉcisรฉment ร ressembler ร Dieu. Si donc tout bien particulier n’est dรฉsirable qu’ร titre de ressemblance du bien suprรชme, le bien suprรชme ne peut รชtre dรฉsirรฉ en vue de tel bien particulier, mais, au contraire, tel bien particulier doit l’รชtre en vue du bien suprรชme. Pour tout รชtre purement physique, par consรฉquent, se perfectionner c’est se rendre plus semblable ร Dieu2. ร bien plus forte raison en est-il ainsi pour une crรฉature intelligente telle que l’homme, car c’est surtout son intelligence qui lui confรจre ร la fois sa perfection propre et son analogie propre ร Dieu. Si l’on ajoute ร cela que la vision bรฉatifique lui est promise, c’est-ร -dire un รฉtat oรน son intellect pourra connaรฎtre Dieu comme Dieu se connaรฎt soi-mรชme, on concevra sans peine que l’homme doive atteindre simultanรฉment, par un seul et mรชme acte, le sommet de sa perfection et le comble de la ressemblance divine qui lui est accessible3. Qu’est-ce ร dire, sinon que la clรฉ du problรจme de l’amour est dans la notion d’analogie : ratione similitudinis analogia est principia orum ad suum principium ? Et qu’il nous faut donc revenir, pour le rรฉsoudre, aux principes fondamentaux posรฉs par les maรฎtres de l’รฉcole cistercienne. Car, lร oรน saint Thomas parle de similitude et d’analogie, saint Bernard et Guillaume de Saint-Thierry parlent de ressemblance et d’image. La conception ยซย physiqueย ยป de l’amour ne viendrait-elle pas rejoindre ici la conception ยซย extatiqueย ยป ? Ou plutรดt, ne seraient-elles pas une seule et mรชme conception fondamentale, dรฉveloppant ses consรฉquences selon deux techniques diffรฉrentes ?
Seul, le verbe est lโimage de Dieu ; l’homme, lui, n’est que fait ร l’image de Dieu. Grandeur assurรฉment dรฉjร trรจs haute, puisque elle le rend capable de participer ร la majestรฉ et ร la bรฉatitude divines ; grandeur que lโon peut dire encore insรฉparable de l’homme, puisque elle lui fut confรฉrรฉe par l’acte crรฉateur mรชme qui lui donnait lโexistence ; mais aussi grandeur qui ne va pas sans une possibilitรฉ de misรจre, car, si l’homme ne pouvait, sans cesser dโรชtre l’homme, perdre son aptitude au divin, il pouvait perdre, et de fait il lโa perdue, la rectitude primitive qui lui faisait aimer le divin. En perdant la rectitude de sa volontรฉ, l’รขme perdait du mรชme coup la perfection des ressemblances divines. Or, par une consรฉquence inรฉluctable, puisque c’est son essence mรชme que dโรชtre une image de Dieu, l’homme ne pouvait devenir semblable ร Dieu sans devenir du mรชme coup semblable ร soi-mรชme ; mais en mรชme temps, par une consรฉquence inverse et non moins nรฉcessaire, il suffit ร l’homme, aidรฉ de la grรขce, de se retourner vers Dieu, pour retrouver ร la fois la ressemblance divine et la conformitรฉ ร sa propre nature quโil avait perdue par le pรฉchรฉ. Nous rejoignons donc ici, par les voies classiques de lโรฉcole chrรฉtienne, la conclusion qui restera celle des saints Thomas d’Aquin et haec hominis est perfectio, similitudo Dei4. Mais nous apercevons en mรชme temps comment elle assure lโunitรฉ des deux formes de lโamour chrรฉtien que lโon nous proposait de distinguer. Car, si l’homme est une image de Dieu, plus il se rendra semblable ร Dieu, plus il accomplira sa propre essence. Or, Dieu est la perfection de lโรชtre, qui se connaรฎt intรฉgralement et sโaime totalement. Pour que l’homme rรฉalise pleinement ses virtualitรฉs et devienne intรฉgralement lui-mรชme, il lui faut donc devenir cette parfaite image de Dieu : un amour de Dieu pour Dieu. Lโopposition que lโon suppose entre lโamour de soi et lโamour de Dieu nโa donc aucune raison dโรชtre, pour qui se tient sur le plan de la ressemblance et de lโanalogie, qui est le plan mรชme de la crรฉation. Dire que, si l’homme sโaime nรฉcessairement soi-mรชme, il ne saurait aimer Dieu dโun amour dรฉsintรฉressรฉ, cโest oublier quโaimer Dieu dโun amour dรฉsintรฉressรฉ est pour lโhomme la vraie maniรจre de sโaimer soi-mรชme. Tout ce quโil garde dโamour propre le rend diffรฉrent de cet amour de Dieu qui est Dieu ; tout ce quโil abandonne dโamour de soi pour soi le rend, au contraire, semblable ร Dieu. Mais il se rend par lร semblable ร lui-mรชme5. Image, moins l’homme ressemble, moins il est ; plus il ressemble, plus il est lui-mรชme : รชtre consiste donc pour lui ร se distinguer le moins possible, s’aimer ร sโoublier le plus possible. L’homme atteint sa perfection derniรจre lorsquโil, substantiellement distinct de son modรจle, nโest plus que le sujet porteur de lโimage de Dieu. Mais il est temps de redescendre de ces hauteurs, car cโest sur un niveau plus modeste que la vie morale naturelle se dรฉveloppe. Nous savons qu’elle finit transcendante ; le christianisme offre ร l’homme, voyons quโelle ressourcรฉe sโy trouve en lui-mรชme pour se disposer ร la recevoir.
Etienne Gilson, L’esprit de la philosophie mรฉdiรฉvale, Deuxiรจme รฉdition, chapitre 14, pp. 277-278 ; 280-283.
- Saint Thomas d’Aquin, In II Sent., dist. I, qu. 2, art. 2, Resp., surtout la conclusion : ยซ Dieu est donc dโune maniรจre unique la fin vers laquelle tend la crรฉature raisonnable, au-delร du mode commun selon lequel toute crรฉature tend vers lui, pour autant que toute crรฉature dรฉsire un certain bien, qui est une ressemblance de la bontรฉ divine. Il ressort ainsi clairement que le bien suprรชme est dรฉsirรฉ en tout bien. ยป Voir รฉgalement Cf. Cont. Gent., III, 19 et 20.[↩]
- Saint Thomas d’Aquin, Cont. Gent., III, 24, ad Sic igitur. A la fin du paragraphe suivant, le rapport des biens particuliers au bien universel se trouve clairement dรฉfini en termes d’analogie : ยซ Quatriรจmement enfin ce bien consiste dans une ressemblance analogique entre les effets et leur principe. Ainsi Dieu qui est au-dessus de tout genre en raison de son bien, donne l’รชtre ร toutes choses. ยป.[↩]
- Saint Thomas d’Aquin, Cont. Gent., III, 25, ad: Adhuc unum quod quidem tendit.[↩]
- Guillaume de Saint-Thierry, Epist. ad fratres de Monte Dei, II, 16 ; Patr. lal., t. 184, col. 348.[↩]
- Saint Bernard, In Cant. Cant., 82, 8. โ Guillaume de Saint-Thierry, Epist. ad fratres de Monte Dei, ibid. Mabillon attribue cette traitรฉ ร Guillaume de Saint-Thierry, contre ceux qui l’avaient attribuรฉ soit ร Saint Bernard, soit ร Guiges II le Chartreux, soit ร Pierre de la Celle (Patr. lat., t. 184, col. 297-300). Massuet l’attribue, au contraire, ร Guiges (col. 299-308). Les arguments de Massuet, qui suit Martรจne, n’auraient pas prรฉvalu contre le fait que l’auteur de l’Epistolado donne un catalogue de ses ลuvres qui ne peut s’accorder qu’avec celui de Guillaume de Saint-Thierry. Dom A. Wilmarth a donc tout ร fait raison d’รฉmettre l’opinion de Mabillon ; voir Revue Bรฉnรฉdictine, t. XXXV (1923), p. 264, note 3.[↩]



0 commentaires