Je publie en ce moment plusieurs articles sur les icônes. Dans un récent article, je relevais l’avis des deux plus éminents spécialistes contemporains de la crise iconoclaste à Byzance qui affirment que la vénération des icônes était inexistante avant le VIIe siècle. En effet, le débat académique à notre époque oppose deux camps : ceux qui considèrent que la vénération apparait à la fin du VIe siècle/début du VIIe et ceux qui considèrent qu’elle apparaît plutôt à la fin du VIIe siècle. Il est important de remarquer que l’idée que la vénération des icônes était absente des cinq premiers siècles n’est plus un débat mais un fait établi dans le monde académique.
À ce propos, il me semblait important de relever certaines conclusions du père Richard Price, prêtre catholique romain et éditeur des canons du second concile de Nicée en anglais. Étant l’éditeur, il est particulièrement qualifié sur le sujet. Étant catholique et prêtre, on ne peut pas le suspecter de « biais protestant ». Pour cet article, j’ai grandement bénéficié des travaux du pasteur Gavin Otlund1.
Mais avant de poursuivre, je rappelle que cet article participe d’une série de notes que je publie en ce moment sur les icônes et qui constitue un travail préparatoire à un dossier sous forme de vidéo. Voici les articles déjà publiés :
- Dans ce premier article de Steven Wedgeworth, plusieurs textes des Pères opposés à la vénération des icônes sont recensés ;
- Dans ce second article, nous relevions la façon dont les Francs s’étaient opposés pendant plusieurs siècles au second concile de Nicée ;
- Dans ce troisième article, le cas de Claude de Turin, chapelain de Louis le Pieux, est présenté ;
- Dans ce quatrième article, la réception occidentale du second concile de Nicée est discutée, étudiant les textes autour du concile de Francfort (794) ;
- Un cinquième article rapporte les conclusions des deux plus grands érudits contemporains sur la crise iconoclaste, qui concluent que la vénération des icônes n’existait pas avant le VIIe siècle.
- Un sixième article examine les anathèmes du second concile de Nicée et conclut qu’une adhésion sérieuse à ce concile implique de croire que ceux qui rejettent la vénération des icônes sont damnés.
Le culte des icônes : VIe ou VIIe siècle ?
Comme je le disais, le débat académique porte sur l’origine à la fin du VIe ou à la fin du VIIe de la vénération des icônes, notamment parce que certains textes utilisés par les érudits du XXe siècle pour conclure à une origine au VIe siècle sont désormais connus pour être des fraudes écrites au VIIIe par les iconodules. À propos de ce débat, le père Richard Price déclare :
Les pères de Nicée II auraient trouvé tout ce débat très étrange : leur préoccupation n’était pas de prétendre que la vénération des icônes remontait au début plutôt qu’à la fin du VIIe siècle, mais bien plutôt que cela était soutenu par les Pères des IVe et Ve siècles et que la pratique remontait au travers de ces Pères aux Apôtres eux-mêmes2.
Bien que prêtre catholique, Price admet néanmoins sans détour :
La prétention iconoclaste [c’est-à-dire des opposants aux icônes] qui veut que la vénération des icônes ne remonte pas à l’âge d’or des Pères, et encore moins aux apôtres, serait jugée aujourd’hui par les historiens impartiaux comme était tout simplement exacte. Le point de vue iconophile sur l’histoire de la pensée et de la dévotion chrétiennes était virtuellement un déni de l’histoire3.
Comme je le disais, Price ne fait ici que refléter le débat académique actuel et n’innove en rien. Ainsi, Mike Humphreys, docteur et chercheur à Cambridge mais aussi éditeur d’un volume de référence sur l’iconoclasme, publié chez Brill, réunissant 12 experts du sujet et disponible pour la modique somme de 300€ parle d’une « longue tradition académique datant l’avènement des icônes de la relative obscurité à l’ubiquité des VIe et VIIe siècles, du moins dans la partie orientale du monde méditerranéen4. »
La thèse traditionnelle
Le défenseur le plus célèbre d’une émergence des icônes à la fin du VIe siècle (c’est-à-dire la date la plus ancienne qui soit envisagée) est le très respecté Ernst Kitzinger. Il déclare par exemple :
La fin du sixième et le début du septième siècles virent l’avènement d’une piété d’un nouveau type, se manifestant par un usage croissant des images dans les pratiques cultuelles et dévotionelles. […] Le terrain avait été préparé dans les siècles précédents par l’usage de portraits commémoratifs d’une part et par les représentations cérémonielles contenant une figure centrale divine et majestueuse d’autre part. Désormais [c’est-à-dire à partir de la fin du VIe], ces figures centrales étaient placées devant l’adoration de manière isolée, comme les statues d’un dieu ou d’une déesse l’étaient dans un temple grec5.
De même, dans une publication académique de 1973, l’historien Peter Brown affirmait : « Ainsi, l’avènement du culte des icônes aux sixième et septième siècles, et non l’avènement de l’iconoclasme, constituent le problème central de la crise iconoclaste6. » Cet avis est également partagé par l’historien Averil Cameron7.
Ces quelques auteurs (Kitzinger, Brown, Cameron) représentent la thèse traditionnelle, qui prévalait jusqu’à récemment.
La thèse révisionniste
Depuis quelques années néanmoins, une publication a quelque peu remis en question ce consensus. Leslie Brubaker et John Haldon, dont nous avons relaté les travaux dans un récent article, ont publié un ouvrage qui fait désormais référence sur la crise iconoclaste. Dans cet ouvrage, ils relèvent que les travaux de Kitzinger datant des années 1970 reposent sur certains textes que l’on sait depuis être des interpolations de la part des iconodules. Ils concluent à une origine du culte des icônes à la fin du VIIe siècle, dans les années 680.
Ici, il faut apporter une précision : il ne s’agit pas de dire que les icônes en elles-mêmes émergent à la fin du VIIe siècle, mais que le culte aux icônes émerge à la fin du VIIe. Les icônes, quant à elles, apparaissent probablement au cours du IVe, non pas pour être vénérées, mais dans un but décoratif et didactique. L’historien Paul Finney relève en effet : « l’absence de portraits représentant Jésus ou Marie ou les disciples est une caractéristique évidente de toutes les traditions chrétiennes figuratives au troisième siècle8. » Ainsi, bien qu’il y ait eu des images et de l’art chrétien entre le IVe et le VIIe siècle, Brubaker et Haldon concluent :
Les iconoclastes de 754 avaient raison lorsqu’ils condamnaient la vénération des icônes en tant qu’innovation contraire aux vénérables traditions de l’Église. Les portaits saints n’étaient pas nouveaux, mais leur rôle magnifié était un développement contemporain de leur époque et leur vénération était un phénomène récent9.
Conclusion
Ce débat académique est particulièrement complexe. Comme le signale Gavin Ortlund, « ce qui rend particulièrement ardu d’arbitrer dans cette controverse est le problème des sources : presque toutes nos informations proviennent de fervent iconophiles, qui ont réécrit l’histoire de la controverse10. » Néanmoins, l’issue de ce débat importe peu relativement aux prétentions de Nicée II. Que les icônes datent de la fin du VIe/début VIIe ou plutôt de la fin du VIIe ne doit pas masquer la conclusion la plus significative : la vénération des icônes ne tient son origine ni des apôtres ni même des Pères des cinq premiers siècles, contrairement à ce que prétend le second concile de Nicée.
La tradition protestante est la seule tradition chrétienne historique qui maintienne à la fois l’adhésion aux conciles véritablement œcuméniques de Nicée, Constantinople, Éphèse et Chalcédoine (ainsi que les compléments de Constantinople II et III) et qui rejette l’innovation inconnue des premiers chrétiens et des apôtres qu’est la vénération des icônes. À ce titre, elle est une héritière légitime de la théologie chrétienne des premiers siècles.
- Notamment ses publications sur YouTube, mais également son récent livre What it means to be protestant.[↩]
- Richard Price, The Acts of the Second Council of Nicaea (787), Translated Texts for Historians, vol. 68, Liverpool, Liverpool University Press, 2020, page 3.[↩]
- Richard Price, The Acts of the Second Council of Nicaea (787), Translated Texts for Historians, vol. 68, Liverpool, Liverpool University Press, 2020, page 43.[↩]
- Mike Humphreys, “Contexts, Controversies, and Developing Perspectives,” dans A Companion to Byzantine Iconoclasm, ed. Mike Humphreys, Companions to the Christian Tradition 99, Leiden, Brill, 2021, page 54.[↩]
- Ernst Kitzinger, Byzantine Art in the Making : Main Lines of Stylistic Development in Mediterranean Art, 3rd-7th Century, Cambridge, Harvard University Press, 1977, page 105.[↩]
- Peter Brown, “A Dark-Age Crisis : Aspects of the Iconoclastic Controversy” dans EHR 88, 1973, page 10.[↩]
- Averil Cameron, “Images of Authority : Elites and Icons in Late Sixth-Century Byzantium” dans Past & Present 84, 1979, pages 3–35.[↩]
- Paul Corby Finney, The Invisible God: The Earliest Christians on Art, Oxford : Oxford University Press, 1994, 293.[↩]
- Brubaker et Haldon, Byzantium in the Iconoclast Era, c. 680-850, Cambridge University Press, Cambridge, 2011, page 63.[↩]
- Gavin Ortlund, What it Means to be Protestant.[↩]




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