La déroute de la raison — François-Xavier Putallaz — Recension
13 février 2026

C’est un livre de taille moyenne contre le suicide assisté, surtout dans le contexte suisse, écrit par un philosophe catholique thomiste, notamment enseignant sur la plateforme numérique thomiste iAquinas. Il mobilise l’éthique thomiste traditionnelle pour défendre l’immoralité du suicide assisté face au relativisme, au nominalisme, à l’utilitarisme et à plusieurs objections classiques. Le style de formulation est parfois lourd et le livre moins sourcé, raisons pour lesquelles je recommanderai plutôt le livre de Matthieu Lavagna en première lecture. Mais celui-ci reste quand même un bon livre agréable à lire en plus sur le sujet.

Chapitre 1 : Des termes et expressions trompeurs

Ici l’auteur définit les termes clés dont les pro-euthanasie utilisent des équivoques ou ambiguïtés comme le composant clé de leurs arguments. Si le refus de l’acharnement thérapeutique est moral, il en est de même pour l’euthanasie passive, et même pour l’euthanasie active. Il réfute cette confusion avec la doctrine classique du double effet.

Chapitre 2 : Hypertrophie des intentions, le relativisme

L’auteur critique ici l’argument très courant pro-suicide assisté basé sur la liberté et l’autonomie humaine : le suicide assisté est moral car chacun est autonome et il faut respecter cette autonomie et liberté de choisir de chacun. Il retrace l’origine de ce libéralisme philosophique depuis Jean-Jacques Rousseau qu’il expose notamment dans son Emile ou de l’éducation. Cette vision rejette entièrement la raison et sa capacité à trancher les questions morales pour se tourner plutôt exclusivement vers le sentiment : c’est désormais ce qui nous semble bon ou mal qui l’est vraiment et c’est selon cette méthode qu’il faut définir le bien et le mal. Le problème de cette vision est qu’elle est totalement irrationnelle et conduit à de profondes incohérences du à son relativisme auquel elle débouche. Par exemple, on en arrive à louer un certain type de suicide (l’assisté) alors qu’on condamne pourtant les autres suicides (quand on se jette d’un train, quand on se pend, etc.).

Pour juger de la moralité d’un acte, il faut prendre en compte quatre facteurs :

  1. Les intentions de l’agent
  2. Les circonstances de l’acte
  3. Les conséquences de l’acte
  4. La nature intrinsèque de l’acte
    Cette vision erronée consiste en une exagération du premier point, on fait de lui le seul et unique critère déterminant pour évaluer des actes moraux.

Chapitre 2 : Hypertrophie des circonstances, le nominalisme

La seconde hypertrophie qui exagère la place du critère des circonstances de l’acte à évaluer moralement est celle des circonstances à cause du nominalisme qui rend impossible d’édicter des règles universelles et donc conduit à traiter chaque cas individuel de façon arbitraire. Le nominalisme affirme qu’il n’y a pas d’universaux, rien d’universel qui existe vraiment, mais seulement des réalités individuelles. Il a une vision éclatée de la réalité contrairement au réalisme qui a lui en a une vision ordonnée. Dit autrement, les universaux et par implication les règles universelles, ne sont que des mots ou conventions arbitraires que les hommes établissent à des fins pratiques. Ainsi, si nous utilisons tous le mot chien pour désigner les nombreuses « choses » qu’on regroupe sous cette rubrique, ils n’appartiennent pas réellement à cette même classe. C’est nous qui les avons forcés arbitrairement à rentrer dans cette catégorie pour des raisons pratiques.

Dans le cadre du suicide assisté, c’est ce qui a conduit (et ce qui conduit toujours de nombreux partisans) le gouvernement suisse dans une étude statistique à prétendre que récemment le taux de suicide a chuté alors qu’il avait omis dedans tous les cas de suicides assistés (qui eux ont connu une augmentation phénoménale). En effet, il considérait que les suicides assistés relevaient d’une mort naturelle (la maladie) et non pas d’un agent qui donne la mort (dans ce cas, qui se la donne à lui-même, dans celui de l’euthanasie, d’un autre qui la lui donne). Mais on voit bien que cette distinction est contradictoire : dans le suicide assisté, la mort n’est pas naturelle puisque c’est un agent qui se donne lui-même la mort. On a donc bien un exemple d’inclusion arbitraire du « suicide assisté » dans l’expression « mort naturelle ».

Chapitre 3 : Hypertrophie des conséquences, l’utilitarisme

La troisième hypertrophie est celle des conséquences, faire d’elles le critère déterminant pour évaluer la moralité d’un acte : c’est ce qu’on appelle le conséquentialisme. La version la plus populaire est l’utilitarisme qui vise à maximiser le bonheur (ou bien-être) et à minimiser le malheur (ou mal-être) du maximum d’êtres vivants. Elle a été formulée par Jeremy Bentham puis développée par John Stuart Mill.

Quand on en vient au suicide assisté, l’utilitarisme fait du bonheur ou malheur du malade (plus généralement du concerné) la variable cruciale. Comme tous les facteurs à prendre en compte se réduisent à son bonheur et malheur, tous les moyens sont permis, y compris lui permettre de se donner la mort pour abréger ses souffrances. L’utilitarisme transforme la morale en un simple calcul bénéfice-risque où l’on a du mal à retrouver le bien et le mal.

Un autre problème est que l’utilitarisme suppose que les êtres humains ne sont pas tous des personnes. Seuls ceux qui sont dotés d’une conscience de soi leur permettant de considérer leur intérêt dans le futur sont des personnes. Il implique donc que les foetus, les nouveau-nés et ceux atteints de certaines maladies graves entravant le discernement ne sont pas des personnes. Il ouvre donc la voie au passage redouté par beaucoup de l’euthanasie volontaire (choisie par le suicidé) à l’euthanasie non volontaire (faite sans que l’être humain euthanasié ne soit capable d’exprimer son choix, ni son acceptation, ni son refus).

L’utilitariste peut faire valoir que tous les médecins pèsent déjà le pour et le contre dans leurs choix des traitements à administrer ou non aux patients. C’est vrai, mais ces pondérations ont toujours lieu dans un cadre réglementé par des règles absolues, des garde-fous intransigibles comme l’interdiction de tuer le patient formulés entre autres par le serment d’Hippocrate.

Enfin, l’utilitarisme rejoint finalement le point d’arrivée du réalisme : il nous amène à rejeter le suicide assisté en raison de sa pente glissante. Si l’on prend en compte non pas seulement l’intérêt des malades (ou en général des éligibles au suicide assisté), mais également celui de la société dans son entièreté, le suicide assisté mène à des conséquences désastreuses pour elle. Ainsi, même s’il n’a rien de mauvais intrinsèquement, il faut le rejeter pour les éviter, la balance penchant plus du côté risque que du côté bénéfice.

Chapitre 4 : Vers des réponses : rééquilibrer l’éthique

Putallaz présente ici des arguments contre le suicide en général, qui sont en fait assez classiques (par exemple tous cités par Thomas d’Aquin dans sa Somme théologique) :

  1. Le suicide est un meurtre, celui de soi-même.
  2. Le suicide fait du mal à son prochain : ses proches que cela attriste, au personnel médical qui doit porter le fardeau d’avoir été complice de meurtres et la société.
  3. Le suicide néglige les racines transcendantales de l’homme (sous-entendu Dieu) : L’auteur ne donne pas d’argument développé, mais rappelle l’espérance de la résurrection de la chair que le christianisme nous offre.

Il liste ensuite plusieurs remèdes ou alternatives au suicide assisté :

  1. Le développement des soins palliatifs qui doivent inclure non seulement un aspect bien évidemment physique (soulagement de la douleur) mais également un aspect psychologique (présence et soutien des proches, en particulier de la famille) et spirituel.
  2. La désobéissance pour des raisons de conscience : à condition de ne pas réduire la conscience à un moyen de justifier l’arbitraire car elle doit seulement justifier la désobéissance à des ordres moraux que la raison a prouvé être mauvais
  3. L’amélioration de la législation en vigueur
  4. La prévention politique : ne pas du tout ouvrir la boîte de Pandore pour éviter d’établir l’irrémédiable

Chapitre 5 : Du droit de mourir dans la dignité

Dans ce dernier chapitre, l’auteur examine la question de savoir s’il y a véritablement un droit à mourir. Il cherche d’abord le sens de cette expression pour conclure qu’elle signifie le droit de se tuer avec décence dans des conditions paisibles avec le moins de souffrance possible.

Mais prise dans ce sens, l’expression est contradictoire car le droit par définition est quelque chose qu’on nous accorde vis-à-vis de la société, or le droit au suicide assisté nous fait carrément sortir de la société. C’est comme Alcazar qui face à Tintin aux échecs, pour éviter de perdre, fait exprès de renverser le jeu et de faire tomber les pièces de la table. Il n’y a pas de sens à dire qu’il avait le droit de le faire, que c’était une règle autorisée. Il en va de même pour le prétendu droit à mourir dans la dignité au sens pro-suicide assisté. Il est par contre tout à fait possible de défendre cette expression dans un sens anti-euthanasie : chacun a le droit de mourir (passer ses derniers moments) dans la dignité (avec le moins de souffrances possible grâce aux soins palliatifs et entouré de ses proches).

Et même si l’expression interprétée dans un sens progressiste avait un sens, pourrait-on la justifier rationnellement ? L’auteur énonce les deux seules pistes possibles :

  1. La défense par la nature : On voit rapidement que c’est impossible étant donné que le suicide assisté (on pourrait même dire le suicide tout court) va à l’encontre de la loi naturelle, de la nature de l’homme qui l’incline à la vie.
  2. La défense par la raison (sous-entendu de façon a priori) : Il s’agit du genre d’argument déontologique à la Kant indépendant de l’expérience, de toute nature (de toute façon inaccessible à la raison d’après Kant). Si l’on prend le critère d’universalité pour justifier qu’une proposition soit un impératif catégorique correct, le suicide assisté échoue totalement le test : si tout le monde appliquait la maxime, tout le monde mourrait, il n’y aurait plus du tout de vie (humaine), ce serait en contradiction avec la définition même du suicide qui inclut le concept de vie.
    Reste alors un seul et dernier fondement possible au suicide assisté : la « volonté de puissance » de l’homme de Nietzsche, le pouvoir de s’auto-définir et définir (arbitrairement) lui-même ce qui est bien pour lui. C’est une position que Nietzsche assumait totalement mais que nous serions aujourd’hui beaucoup à prendre pour un fou. Comme cette raison se base sur la volonté seule arbitraire de l’homme, on tombe dans l’irrationnel complet. Naufrage, déroute de la raison comme l’auteur intitule son ouvrage.

Chapitre 6 : Historique du débat en France

On trouve ici un résumé remarquable et synthétique du débat en France. En résumé, la loi dans son ensemble était bien équilibrée jusqu’à l’ère Macron (second quinquennat). Celle de 2005 sous Chirac dénonçait à juste titre l’acharnement thérapeutique et celle de 2016 sous Hollande, bien que plus vague, ne faisait qu’expliciter le déjà existant sans introduire une « aide active à mourir ». Les choses changent quand lors du premier mandat de Macron, sa majorité vote un amendement dans ce sens. Il en fait alors une promesse de son second quinquennat. Le projet de loi débute après l’aval de la consultation citoyenne biaisée où l’on confronte des religieux anti-euthanasie aux intellectuels et philosophes tous pro-euthanasie, des soignants anti-euthanasie à des citoyens pro-euthanasie. Le résumé s’achève ici car le livre est publié en 2024, avant le vote favorable récent de l’Assemblée nationale en 2025.


Illustration de couverture : Nicolaes Berchem, Hippocrate rendant visite à Démocrite, huile sur toile, 1650.

Laurent Dv

Informaticien, époux et passionné par la théologie biblique (pour la beauté de l'histoire de la Bible), la philosophie analytique (pour son style rigoureux) et la philosophie thomiste (ou classique, plus généralement) pour ses riches apports en apologétique (théisme, Trinité, Incarnation...) et pour la vie de tous les jours (famille, travail, sexualité, politique...).

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