L’alliance de grâce est-elle une seule et même chose quant à sa substance, sous chaque dispensation ? Nous l’affirmons contre les sociniens, les anabaptistes et les remontrants.
À cette liste ancienne, il faudrait ajouter aujourd’hui les dispensationnalistes, qui nient aussi l’unité de l’alliance de grâce, préférant parler de sept dispensations distinctes ayant chacune une façon différente de sauver le croyant. Mais pour en rester aux opinions du XVIIe siècle traitées par Turretin, on trouvait :
- Les sociniens : selon eux, il n’y avait aucune vie éternelle possible sous l’alliance de Moïse. Cela n’empêche pas que les croyants de l’Ancien Testament soient sauvés et connaissent Dieu, mais cela se fait tout à fait en dehors de l’alliance. Ils n’avaient aucune connaissance de Christ, seulement de Dieu.
- Les remontrants (ou arminiens) : ils croyaient sensiblement la même chose, même si ce n’était pas le cas chez Arminius lui-même.
- Les anabaptistes : ils partageaient cette opinion, doublée d’un antisémitisme virulent, affirmant que les Juifs étaient « un troupeau de porcs, engraissés sur la terre sans aucune espérance d’immortalité ». C’était d’ailleurs également l’opinion de Michel Servet.
Formulation de la question
- Nous ne nions pas que l’alliance de grâce ait varié en beaucoup de dispositions à travers l’histoire. Mais nous maintenons qu’elle était la même quant à la substance et aux parties essentielles de l’Alliance : les Juifs de l’Ancien Testament avaient le même Médiateur, la même foi en Christ, les mêmes promesses spirituelles que nous et la même façon d’être sauvés. Seuls l’administration et le protocole diffèrent.
- Tous les théologiens orthodoxes s’accordent à dire que les pères de l’Ancien Testament sont sauvés, que leurs péchés sont pardonnés et qu’ils ont part à la vie éternelle. La question précise est de savoir si c’est par Christ qu’ils l’ont été.
Argumentation principale
Premier argument : Le témoignage explicite des Écritures
Le cantique de Zacharie affirme explicitement cette continuité spirituelle :
Luc 1,68-73 : « Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et racheté son peuple, et nous a suscité un puissant Sauveur dans la maison de David, son serviteur, comme il l’avait annoncé par la bouche de ses saints prophètes des temps anciens, — un Sauveur qui nous délivre de nos ennemis et de la main de tous ceux qui nous haïssent ! Il montre ainsi sa miséricorde envers nos pères, et se souvient de sa sainte alliance, selon le serment par lequel il avait juré à Abraham, notre père… »
Chez les apôtres, on lit également cette unité fondamentale :
- Actes 3,25 : « Vous êtes les fils des prophètes et de l’alliance que Dieu a traitée avec nos pères, en disant à Abraham: Toutes les familles de la terre seront bénies en ta postérité. »
- Galates 3,8 : « Aussi l’Écriture, prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi, a d’avance annoncé cette bonne nouvelle à Abraham: Toutes les nations seront bénies en toi ! »
- Romains 4,3 : « Car que dit l’Écriture? Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice. »
- Galates 3,17 : « Voici ce que je veux dire: une disposition que Dieu a confirmée antérieurement, ne peut pas être annulée par la loi venue quatre cent trente ans plus tard, de manière à rendre la promesse sans effet. »
Deuxième argument : La continuité de la promesse d’alliance
Notre alliance actuelle est précisément celle qui a été promise à Abraham, reconfirmée à Moïse, puis réitérée après l’exil. Elle constitue la base unique de toutes nos bénédictions :
- Genèse 17,7 : « J’établirai mon alliance entre moi et toi, et tes descendants après toi, selon leurs générations: ce sera une alliance éternelle, pour que je sois ton Dieu et celui de ta postérité après toi. »
- Exode 3,15 : « Dieu dit encore à Moïse: Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël: L’Éternel, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous. Voilà mon nom pour l’éternité, voilà mon nom de génération en génération. »
- Ézéchiel 36,28 : « Vous habiterez le pays que j’ai donné à vos pères; vous serez mon peuple, et je serai votre Dieu. »
- Matthieu 22,32 : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, et le Dieu de Jacob? Dieu n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. »
- 2 Corinthiens 6,16 : « Car nous sommes le temple du Dieu vivant, comme Dieu l’a dit: J’habiterai et je marcherai au milieu d’eux; je serai leur Dieu, et ils seront mon peuple. »
- Apocalypse 21,3 : « Et j’entendis du trône une forte voix qui disait: Voici le tabernacle de Dieu avec les hommes! Il habitera avec eux, et ils seront son peuple, et Dieu lui-même sera avec eux. »
Troisième argument : L’unique Médiateur de l’Ancienne et de la Nouvelle Alliance
Christ est le Médiateur commun aux deux testaments, annoncé dès l’origine et manifesté dans l’histoire :
- Il est la descendance de la femme qui écrase la tête du serpent :
- Genèse 3,15 : « Je mettrai inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité: celle-ci t’écrasera la tête, et tu lui blesseras le talon. »
- Hébreux 2,14 : « Ainsi donc, puisque les enfants participent au sang et à la chair, il y a également participé lui-même, afin que, par la mort, il anéantît celui qui a la puissance de la mort, c’est-à-dire le diable… »
- Romains 16,20 : « Le Dieu de paix écrasera bientôt Satan sous vos pieds. Que la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ soit avec vous ! »
- Il est la descendance d’Abraham par laquelle toutes les nations sont bénies :
- Genèse 22,18 : « Toutes les nations de la terre seront bénies en ta postérité, parce que tu as obéi à ma voix. »
- Galates 3,16 : « Or les promesses ont été faites à Abraham et à sa postérité. Il n’est pas dit: et aux postérités, comme s’il s’agissait de plusieurs, mais comme s’il s’agissait d’une seule: et à ta postérité, qui est Christ. »
- Il est l’Ange de la Face et de l’Alliance :
- Ésaïe 63,9 : « Dans toutes leurs détresses ils n’ont pas été sans secours, et l’ange qui est devant sa face les a sauvés; il les a lui-même rachetés, dans son amour et dans sa miséricorde, et constamment il les a portés et soutenus, aux jours d’autrefois. »
- Malachie 3,1 : « Et soudain entrera dans son temple le Seigneur que vous cherchez; et l’ange de l’alliance que vous désirez, voici, il vient, dit l’Éternel des armées. »
- Il est le Médiateur qui porte les fautes du peuple :
- Ésaïe 42,6 : « Moi, l’Éternel, je t’ai appelé pour la justice, et je te prendrai par la main, je te garderai, et j’établirai pour faire alliance avec le peuple, pour être la lumière des nations… »
- Ésaïe 49,8 : « Ainsi parle l’Éternel: Au temps de la grâce je t’exaucerai, et au jour du salut je te secourrai; je te garderai, et j’établirai pour faire alliance avec le peuple, pour relever le pays… »
- Ésaïe 53,5 : « Mais il était blessé pour nos péchés, brisé pour nos iniquités; le châtiment qui nous donne la paix est tombé sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris. »
- C’est par lui seul que les pères anciens ont été sauvés et que les prophètes ont parlé :
- Actes 15,11 : « Mais c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés, de la même manière qu’eux. »
- Actes 10,43 : « Tous les prophètes rendent de lui le témoignage que quiconque croit en lui reçoit par son nom le pardon des péchés. »
Quatrième argument : L’unique condition du salut (la foi)
Les croyants sous l’Ancienne alliance étaient sauvés exactement par la même condition que nous : la foi en la promesse.
- La foi d’Abraham sert de modèle universel à notre propre salut :
- Genèse 15,6 : « Abram eut confiance en l’Éternel, qui le lui imputa à justice. »
- Romains 4,11 : « Et il reçut le signe de la circoncision, comme sceau de la justice qu’il avait obtenue par la foi quand il était incirconcis, afin d’être le père de tous les incirconcis qui croient, pour que la justice leur fût aussi imputée… »
- Galates 3,6-8 : « Comme Abraham crut à Dieu, et que cela lui fut imputé à justice, reconnaissez donc que ce sont ceux qui ont la foi qui sont fils d’Abraham. »
- David et les prophètes confessent cette même foi :
- Psaume 116,10 : « J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé. »
- 2 Corinthiens 4,13 : « Et comme nous avons le même esprit de foi qui est exprimé dans cette parole de l’Écriture: J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé! nous aussi nous croyons, et c’est pour cela que nous parlons… »
- Habacuc 2,4 : « Voici, son âme s’est enflée, elle n’est pas droite en lui; mais le juste vivra par sa foi. »
Cinquième argument : L’identité des promesses spirituelles
Les promesses de l’Ancien Testament ne se limitaient pas à des bénédictions terrestres, elles incluaient les réalités spirituelles les plus élevées :
- La proclamation du même salut : Actes 13,32 ; Actes 26,22 ; Actes 3,25-26 ; Galates 3,8-9.
- Le don du Saint-Esprit : Galates 3,14 ; Ézéchiel 36,26-27.
- La justification et le pardon des péchés : Genèse 15,6 ; Psaume 32,1 ; Ésaïe 43,25 ; Jérémie 31,33 ; Actes 10,43.
- La sanctification du cœur : Deutéronome 30,6 ; Ézéchiel 36,26-27 ; Psaume 51,12.
- La vie éternelle et la résurrection des morts :
- Turretin rappelle que le Christ lui-même enseigne que la vie éternelle et la résurrection sont incluses dans la promesse fédérale (« Je suis le Dieu d’Abraham… » : Matthieu 22,31-32).
- L’héritage promis à Abraham et à sa descendance n’est rien d’autre que la vie éternelle (Galates 3,18 ; Hébreux 9,15).
- Les patriarches attendaient la « cité qui a de solides fondements » et la patrie céleste (Hébreux 11,10).
- La vie est explicitement promise aux croyants en Ésaïe 55,3.
- Ainsi, Job sait que son Rédempteur est vivant (Job 19,25), David est persuadé de sa propre résurrection (Psaumes 16,10 ; 22,26), et Daniel attend le réveil pour la vie éternelle (Daniel 12,1-2).
Sixième argument : La correspondance des sacrements
Les sacrements — qui sont les sceaux de l’alliance — étaient identiques dans les deux testaments quant à leur substance profonde : ils signifiaient et scellaient le Christ et ses bienfaits.
- Sacrements ordinaires : la circoncision est explicitement appelée un « sceau de la justice de la foi » (Romains 4,11), et la Pâque trouve son accomplissement direct en Christ (1 Corinthiens 5,7).
- Sacrements extraordinaires : la traversée de la mer Rouge et le déluge correspondent à notre baptême (1 Corinthiens 10,1-2 ; 1 Pierre 3,20) ; la manne et l’eau jaillie du rocher correspondent à l’Eucharistie (1 Corinthiens 10,3-4).
C’est d’ailleurs ce qui explique l’échange fréquent de termes sous la plume des auteurs bibliques : les noms du Nouveau Testament sont attribués aux sacrements de l’Ancien, et vice-versa. Aux anciens pères sont attribués le baptême et le festin spirituel (1 Corinthiens 10,1-4), tandis qu’à nous sont attribués la circoncision du cœur (Colossiens 2,11-12), la Pâque (1 Corinthiens 5,7) et les sacrifices spirituels (Hébreux 9).
Septième argument : Le rôle pédagogique de la Loi de Moïse
La loi de Moïse elle-même, sous laquelle vivaient les pères, les instruisait concernant l’alliance de grâce et les préparait à l’embrasser (ce qui prouve que l’alliance de grâce était déjà pleinement en vigueur). C’est pourquoi la loi est appelée un « pédagogue pour nous conduire à Christ » (Galates 3,24) et Christ en est décrit comme « la fin » (Romains 10,4). Cela se démontre par ses trois dimensions :
- La loi morale : en convainquant les pères de leurs péchés (Romains 3,19-20 ; Galates 3,19) et en les soumettant à la malédiction divine (Galates 3,10), elle les poussait à chercher et à embrasser l’expiation et le pardon des péchés en Christ (Galates 3,24).
- La loi civile (forensique) : elle a constitué le cadre politique d’Israël jusqu’à Christ (Genèse 49,10), marquant de son empreinte la nation unique de laquelle le Messie devait naître.
- La loi cérémonielle : les cérémonies de la loi étaient des types et des figures du Christ à venir, préfigurant son sacrifice pour les péchés et fortifiant la foi des croyants quant à son accomplissement futur (Colossiens 2,17 ; Hébreux 9 et 10).



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