L’éthique chrétienne de la sexualité et de la procréation #2 : aspects nouveaux du problème
21 décembre 2020

Après avoir introduit le sujet dans un article précédent, je poursuis en exposant les raisons qui font que les chrétiens sont à nouveau amenés à définir leur éthique sexuelle.

Les changements démographiques

Nous sommes de plus en plus nombreux sur terre. Ce fait seul pose question et engendre des défis.

Il y a premièrement la crainte très actuelle que la population mondiale n’augmente plus vite que les ressources à sa disposition. On préconise ainsi, pour des raisons écologiques, de limiter le nombre d’enfants. On en vante les mérites de bien des manières. Ainsi, on peut lire comme titre de presse “Ces stars n’ont pas d’enfants… et alors ?”, “Le prince Harry explique pourquoi lui et Meghan Markle ne feront que deux enfants maximum“, on peut voir sur YouTube “Elle a choisi de ne pas avoir d’enfant pour préserver la planète” ou, plus affirmatif, “Nous mettons la planète en danger en procréant“. On entend parler du mouvement GINKS (Green Inclination No Kids) qui affirme que ne pas faire d’enfant serait le geste écolo ultime. Certains activistes vont jusqu’à proposer la vasectomie obligatoire. On donne des conférences sur la démographie et l’environnement, nous expliquant tout le danger qu’il y a à procréer. AgoraVox, un média alternatif, remarquait dans un article :

Les témoignages se multiplient, dans certains médias, d’hommes et de femmes qui expliquent avoir renoncé à faire des enfants, voire s’être fait stériliser, pour ne pas faire subir à la planète l’empreinte carbone d’un mioche.

D’autres encore se font prophètes alarmistes comme M. Ehrlich qui a déclaré récemment :

Dans les 15 prochaines années, la fin viendra. Et par la fin, j’entends un effondrement total de la capacité de la planète à soutenir l’humanité.

Des essais sont publiés sur l’utilité (ou plutôt, l’absolue nécessité écologique) d’introduire un “permis de procréer“. Une campagne d’affiches portant le texte “le meilleur cadeau que vous puissiez faire à votre enfant, c’est de ne pas en avoir un autre” a même été entreprise à Vancouver. Bref, l’enfant à naître est perçue comme une pollution potentielle pour une certaine idéologie de l’écologie et les foyers chrétiens ne sont pas indemne de cette “propagande” (au sens où l’entend Edward Bernays).

Par ailleurs, la prétendue “libération” sexuelle et les changements sociaux qu’elle a apporté ont profondément bouleversé l’équilibre des familles. Si l’accès pour les femmes à de plus grandes possibilités professionnelles est à saluer, il ne faut pas supposer que cela s’est fait d’une manière profitable pour les familles. Magnifique, les femmes travaillent ! Oui, mais les familles ne peuvent désormais plus vivre — ou du moins difficilement — avec un seul salaire. Le mode de vie, le coût de la vie et le salariat répandu de façon massive font peser sur les foyers des contraintes telles qu’il devient un luxe de pouvoir éduquer un grand nombre d’enfants.

La place de la sexualité

Voyager dans le temps et dans l’espace fera faire à l’homme occidental moderne un constat étonnant : un grand nombre de cultures dans l’histoire considéraient la sexualité avant tout sous l’angle de la procréation. C’est au point que le patriarche Abraham prit la servante de sa femme, non pas pour assouvir un désir sexuel, mais pour enfin obtenir la descendance que sa femme, stérile, ne pouvait lui procurer1 ! Le lien entre sexualité et procréation est évident. Il n’a pas à être argumenté : c’est un fait naturel et une vérité scientifique. “Tout le monde sait comment on fait les bébés”, chante Stromae.

Mais la société post-mai 68 tend à attribuer une valeur différente à l’amour-passion dans le mariage (comme s’il en était le fondement) et à apprécier différemment la signification des actes conjugaux par rapport à cet amour. L’acte sexuel, au mieux, est défini principalement en terme d’amour entre les conjoints, au pire comme acte consensuel entre deux individus en quête de plaisir. Le lien avec la procréation parait presque accidentel. Le lien avec le mariage parait archaïque. La sexualité, tout comme le genre, doit être définie en rapport avec l’individu et lui seul. Paradoxal, quand on sait que la sexualité est une relation !

Les progrès techniques et le transhumanisme

La compréhension croissante que nous avons de la manière dont se transmet la vie ainsi que les progrès dans la maîtrise et l’organisation rationnelle des forces de la nature que l’on observe ouvrent aujourd’hui des possibilités inexplorées jusqu’alors.

Les Lumières et Darwin ont en commun que le transhumanisme les prend pour appui de sa philosophie. Car les progrès techniques ne sont pas mauvais en soi, mais la philosophie scientiste qui y est souvent jointe de nos jours est mauvaise en soi. En effet, comme le disait Grégor Puppinck dans un récent article dans Valeurs Actuelles :

À cet égard, il importe de bien saisir que l’ensemble de ces mesures [la légalisation de la PMA non-thérapeutique et les mesures l’accompagnant] participent d’un vaste projet de transformation de l’homme qui a des racines profondes dans la pensée des Lumières, en particulier chez Condorcet qui croyait « qu’il n’a été marqué aucun terme au perfectionnement des facultés humaines » et que « la perfectibilité de l’homme est réellement indéfinie » (1795). Ce progressisme a trouvé, dans l’extrapolation de la théorie de Darwin, les bases scientifiques de sa vision philosophique du destin de l’humanité, et ce faisant une nouvelle morale. Selon cette vision, l’homme est un être spirituel (c’est-à-dire doté d’intelligence et de volonté) dont la conscience serait issue de la vie, et la vie de la matière. L’homme serait ainsi un mutant engagé dans un processus constant d’évolution — et d’élévation — par émancipation de la matière inerte puis de la vie animale, pour atteindre une forme de vie consciente, une vie « humaine ». Notre humanité ne serait ainsi pas figée en un état donné, naturel, mais progresserait à mesure que se poursuit le processus de domination de la matière, lequel culmine dans la domination de la volonté individuelle sur son propre corps. Le progrès, comme processus de spiritualisation, devient ainsi la condition et la mesure de notre humanité. Le corps, ce faisant, est dévalorisé, ramené à de la simple matière animale ; et la vie n’est plus qu’un matériau. Cela explique bien sûr l’eugénisme, mais aussi la valorisation contemporaine des diverses formes de sexualité non-fécondantes. Car ces formes de sexualité prouvent que, même dans cet aspect particulièrement animal de notre être, l’esprit individuel est capable d’échapper au donné naturel, de le transcender. Moins animales, ces sexualités seraient donc plus humaines.

La PMA, la FIV, les contraceptions chimiques, diverses formes d’avortement et de manipulation génétique n’étaient pas concevables par le passé. On ne peut donc pas se contenter de répéter les réponses apportées par les chrétiens du passé. Pourtant, la nature humaine que Dieu a créé, ses commandements explicites contenus dans l’Écriture n’ont pas changé. Le théologien a donc la difficile mission de répondre aux problématiques nouvelles avec une sagesse ancienne mais toujours actuelle, car éternelle. Mais le théologien doit aussi être au fait des philosophies contraires au christianisme qui se propose d’utiliser la technologie à des fins destructrices. Ici, le théologien n’aura pas à innover : le transhumanisme est, à bien des égards, une répétition des vieilles erreurs gnostiques. Il s’agit en effet de concevoir la vie comme pur esprit désincarné, volonté modelant à souhait une matière sans valeur. Notre espérance est au contraire celle de la résurrection des corps par un Sauveur dont la chair n’a pas vu la corruption. L’éthique chrétienne promeut la maitrise de soi, l’éthique transhumaniste propose la maîtrise du corps naturel par la technique.

Les innovations théologiques

L’Église vivant dans le monde, on s’illusionnerait gravement si l’on pensait qu’elle est restée fidèlement exempte de ces mutations. On entend des voix qui prétendent que le mandat “multipliez-vous” n’est plus d’actualité. Ne sommes-nous pas déjà plusieurs milliards ? Notre mission n’est-elle pas plutôt de multiplier les disciples ? On entend encore que les passages affirmant que l’enfant est une bénédiction désirable sont contextuelles à l’Ancienne Alliance et n’ont plus de pertinence aujourd’hui.

On constate qu’un grand nombre de foyers chrétiens ont recours à une contraception abortive inconsciemment et sans être questionnés. Et, parallèlement, ceux qui vivent selon l’éthique que les chrétiens ont eue dans toute l’histoire de l’Église se voient questionnés, on leur demande une justification. La culture contraceptive étant la norme, c’est la loi naturelle qui devient douteuse, la culture jouant le rôle de seconde nature à grande échelle.

Conclusion : les questions qui se posent à l’éthique chrétienne traditionnelle

La croissance démographique n’implique-t-elle pas que l’éthique chrétienne soit devenue inapplicable pour les familles voire nocive pour la planète ? La nouvelle définition de la sexualité ne rend-t-elle pas désuets les principes chrétiens ? Les progrès techniques ne sont-ils pas un appel à confier à la raison et à la volonté de l’homme, plutôt qu’aux rythmes biologiques de son organisme, le soin de régler la natalité2 ?

Étendant à ce domaine l’application du principe dit “de totalité”, ne pourrait-on pas admettre que l’intention d’une fécondité moins abondante, mais plus rationalisée, transforme l’intervention matériellement stérilisante en un licite et sage contrôle des naissances ? Ne pourrait-on pas admettre, en d’autres termes, que la finalité de procréation concerne l’ensemble de la vie conjugale, plutôt que chacun de ses actes 2?

C’est à ces questions que je tenterai de répondre dans les articles suivants, selon les principes et le plan énoncés en introduction.



Illustration : le Tintoret, La Nativité de saint Jean-Baptiste, huile sur toile, 1550 (Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage).

  1. Genèse 16.[]
  2. Humanae Vitae, I.3.[][]

Maxime Georgel

Maxime est étudiant en médecine à l'Université Catholique de Lille. Fondateur du blog Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Vous entendrez souvent dans sa bouche "Thomas d'Aquin", "Jean Calvin" et "Vive la scolastique". Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leur petit Thomas.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *