Ce n’est pas l’Église qui authentifie la Bible — Turretin (2.6)
28 avril 2021

Par quelle source la divine autorité des Écritures nous est connue ? Est-ce qu’elle dépend du témoignage de l’Église en elle-même ou par rapport à nous ? Nous le nions contre les papistes.

Un grand classique de l’apologétique romaine de cette époque était d’exalter l’autorité romaine au prix de l’autorité de la Bible, allant jusqu’à dire que si la Bible fait autorité, c’est à cause de l’Église. Ironiquement, ils font exactement ce qu’Irénée de Lyon reprochait aux gnostiques du IIe siècle:

Quand ils sont convaincus à partir des Écritures, ils retournent leur veste et accusent l’Écriture d’être corrompue et de n’avoir aucune autorité.

Irénée de Lyon, Contre les hérésies, 3.2

Contexte (§§ 2-3)

Vous allez voir, la polémique catholique du XVIIe siècle est amusante à lire. Turretin distingue les catholiques en deux camps sur cet argument : les excités et les modérés. Parmi les excités, nous avons :

  • Stanisław Hozjusz, cardinal : « Les Écritures n’auraient pas plus d’autorité que les fables d’Ésope, sans l’autorité de l’Église. »
  • Johannes Eck: « Les Écritures ne sont pas authentiques, sans l’autorité de l’Église. »
  • Jean Baile, archevêque d’Embrun : « Sans l’autorité de l’Église, nous n’aurions pas plus de raison de croire Matthieu que Tite-Live. »
  • Jacques Pavya Andriadus : « Il n’y a rien en théologie dans les livres qui contiennent les mystères sacrés, et on ne peut rien y trouver de normatif en matière de religion ou doctrine ; mais la puissance et la dignité de l’Église est si grande que nul ne peut y résister sans la plus grande impiété. » Si je suis bien ce théologien portuguais, si le pape François abandonne la Bible et définit Judith Butler comme canonique, alors s’opposer à la transsexualité deviendrait la plus grande impiété…
  • Thomas Stapleton : « L’Église doit être considérée d’une telle façon, que nous ne devrions pas considérer son témoignage autrement que les apôtres considéraient le témoignage de Christ, et que Dieu ne doit pas être cru sinon à cause de l’Église. »

Parmi les modérés, on reconnaît que c’est aller un peu trop loin. Ils disaient qu’en elles-même, les Écritures n’avaient pas besoin du témoignage de l’Église. Mais pour nous, à cause de notre faiblesse, le témoignage de la sainte Église catholique, apostolique et romaine (et bientôt woke… ?) est nécessaire. Turretin cite Robert Bellarmin et Thomas Stapleton, qui a dû se modérer entre deux expressions. Mais Turretin fait remarquer que ce qui compte pour l’Église, ce n’est pas l’autorité des choses en elle-même, mais l’autorité de l’Écriture par rapport à nous, puisque c’est notre obéissance à son témoignage qui est le vrai enjeu de la querelle. La distinction entre excités et modérés est donc de raison pure, et un artifice rhétorique. Bellarmin peut rejoindre Hozjusz.

Formulation de la question (§§ 4-9)

On peut perdre beaucoup de temps si on ne définit pas les termes, et la question, aussi Turretin y consacre plus de temps que d’habitude. Il commence par dire que dans un unique sujet, on a en fait trois questions assez distinctes :

  1. On ne se pose pas la question de savoir si la Bible est authentique et divine. Malgré leur rhétorique digne de Twitter, les catholiques de l’époque ne le niaient pas. La vraie question est : Devons-nous croire que la Bible est divine et authentique, d’abord et avant tout à cause d’elle-même, ou à cause de l’Église ?
  2. On ne se pose pas la question de savoir quelle est la fondation métaphysique de notre foi dans la divinité des Écritures. C’est en fait la fondation rhétorique de notre assurance : Croyons-nous dans les Écritures parce que c’est le témoignage de l’Église qui nous convainc, ou ce n’est pas tant l’Église que notre raison écoutant l’Écriture que nous utilisons ? Turretin détaille un peu : lorsqu’on étudie les causes de la qualité divine de la Bible, on en distingue trois causes :
    • La cause objective : la qualité divine des Écritures elles-mêmes ;
    • La cause efficace : ce qui m’amène à croire concrètement dans les Écritures ;
    • Et la cause instrumentale : le moyen par lequel je suis amené à croire que les Écritures sont la parole de Dieu. Ici, nous posons la question des causes efficace et instrumentale : est-ce l’Écriture et la raison, ou bien l’Église seule ?
  3. On ne se pose pas la question de l’utilité de la prédication dans l’Église : elle est l’outil d’introduction aux Écritures, tous l’admettent. La question est plutôt quel est le principal motif d’adhésion à l’autorité des Écritures ? Nous défendons que c’est l’Écriture elle-même.
  4. On ne se pose pas non plus question de savoir si c’est l’Écriture qui est à la base de notre foi. Même les catholiques l’admettent. La question est plutôt quelle est l’autorité extérieure la plus immédiate et claire qui nous amène à croire en l’autorité des Écritures ? Nous disons que c’est la Bible. Ils disent que c’est l’Église.

La question revient donc à cela : Pourquoi, ou à cause de quoi, croyons nous que la Bible est Parole de Dieu ; ou quel argument le Saint-Esprit utilise avant tout pour nous convaincre de l’inspiration des Écritures ? Le témoignage et la voix de l’Église, ou bien les marques présentes dans la sainte Écriture? Nos opposants affirment la première proposition, et nous la deuxième. –

François Turretin ITE, 2.5.9

Argumentation (§§ 10-11)

Turretin procède en deux parties: (1) il prouve que l’Écriture n’a pas besoin du témoignage de l’Église. (2)L’Écriture se fait connaître directement à nous.

L’Écriture n’a pas besoin du témoignage de l’Église:

  1. Parce que c’est l’Église qui est bâtie sur le témoignage de l’Écriture (Éphésiens 2,20) et lui doit toute autorité. Ce qui est drôle, c’est que les catholiques utilisent ce même verset pour réfuter le sola scriptura en disant que l’Église a une autorité. C’est vrai, mais elle est subordonnée à la Bible.
  2. Cela revient à ce que la Bible cesse d’être la fondation de notre foi, et que ce soit la tradition de l’Église à la place. Les catholiques de l’époque le refusaient, mais c’est pourtant impossible à éviter.
  3. On tombe dans de l’argumentation circulaire, où je crois en l’Écriture à cause de l’Église en qui je crois à cause de l’Écriture que je crois à cause de…
  4. Les catholiques s’agitent beaucoup et font de grandes phrases, mais dès qu’il s’agit d’identifier avec précision de quelle Église il s’agit (l’ancienne, ou la moderne ? le peuple de Dieu ou son clergé ? l’Église de Rome en particulier, ou catholique en général ?), ou de fournir le document qui dit: « Nous l’Église disons que la Bible est canonique » il n’y a plus personne.
  5. Un témoignage humain et faillible ne peut pas être la base d’un témoignage divin et infaillible. Ce serait comme un bœuf tirant une locomotive.

L’Écriture se fait connaître directement à nous :

  1. À cause de la nature même de l’Écriture. « Tout comme une loi ne dérive pas son autorité des magistrats subalternes qui l’interprètent, ou des héraults qui la promulguent, mais de ses auteurs seuls — tout comme un testament ne tire pas son autorité du notaire qui le garde, mais du projet de l’auteur du testament ; tout comme une règle a le pouvoir de régler par sa propre perfection interne, et non de l’artisan qui l’utilise — ainsi l’Écriture qui est la loi du législateur suprême, la volonté de notre Père céleste et l’inflexible règle de la foi, ne peut pas avoir la source de son autorité par l’Église, mais seulement d’elle-même. » (ibid., 2.6.11)
  2. À cause de la nature métaphysique des genres et premiers principes : il est nécessaire que les premiers principes de chaque science soient évidents par eux-mêmes. (Basile le Grand) Or la Bible est le principe premier des connaissances surnaturelles et n’a donc pas besoin de tirer ses principes d’une autre source.
  3. Par comparaison : nous connaissons la lumière par sa propre brillance ; la nourriture par son propre goût ; l’odeur par sa propre qualité. De même, pour l’homme spirituel, l’Écriture est reconnue par le symbole d’une lumière (Psaume 119,105), de la meilleure nourriture (Psaume 19,10 ; Ésaïe 55,1-2 ; Hébreux 5,14) et de la meilleure odeur (Cantique 1,3). De même que je n’ai pas besoin que ma femme me dise « c’est de la viande » pour que je me rende compte de ce que je mange, de même je n’ai pas besoin que l’Église me dise « c’est la Parole de Dieu » pour que je reconnaisse la parole de Dieu.
  4. Par le témoignage des catholiques eux-mêmes ; Robert Bellarmin a dit : « Rien n’est plus connu, rien n’est plus certain que les Écritures sacrées contenues dans les écrits des apôtres et des prophètes, si bien qu’il est insensé au plus haut point de refuser de croire en elles. » François Turretin renvoie aussi vers des références bibliographiques chez Melchior Cano, Grégoire de Valence mais ne donne pas la citation.

Précisions et objections (§§ 13-26)

§13 : Attention, cela ne veut pas dire que l’Église n’a aucune relation avec les Écritures, ni qu’elle ne participe pas à leur autorité. Elle est :

  1. La gardienne des oracles de Dieu. (Romains 3,2) ;
  2. Le guide pour nous amener aux Écritures (Ésaïe 30,21) ;
  3. Le défenseur de la Bible, pour les venger ou les défendre, et séparer les livres canoniques des apocryphes. C’est selon ce sens que Paul l’appelle « fondement de la vérité » (1 Timothée 3,15) ;
  4. Le hérault qui annonce et promulgue les Écritures (2 Corinthiens 5,19 ; Romains 10,16) ;
  5. L’interprète des Écritures qui expose le vrai sens de celles-ci. À prendre au sens ministériel (qui sert) plutôt que magistériel (qui décide). Notez cette différence avec l’ecclésiologie évangélique, qui ne reconnaît aucune relation spéciale entre l’Église (prise collectivement) et l’interprétation des Écritures. C’est à travers Jean le Baptiste qu’on a cru au Christ, et non à cause de lui (Jean 1,7). C’est à travers la femme samaritaine que les Samaritains ont cru au Christ, et non à cause d’elle (Jean 4,39).

§14 : Il est à noter que l’article 4 de la confession de foi de la Rochelle dit: « Nous reconnaissons que ces livres sont canoniques et la règle très certaine de notre foi, non pas tant par le commun accord et le consentement de l’Église, que par le témoignage et la persuasion intérieure du Saint-Esprit. » La question est donc confessionnellement close pour un réformé. Turretin précise cependant que l’on ne doit pas comprendre « la persuasion intérieure du Saint Esprit » comme le « le Seigneur me dit » du pentecôtiste :

Nous devons comprendre par le Saint-Esprit, ce Saint-Esprit qui parle à la fois dans les écrits et le cœur. Car c’est le même esprit qui agit objectivement dans la Parole en présentant la vérité, et qui œuvre efficacement dans le cœur en imprimant cette vérité dans notre esprit. Cela est très différent d’un esprit d’enthousiasme.

Ibid., 2.6.14

§15 : Si ce n’est pas l’Église qui reconnaît la Bible, alors on tombe dans un individualisme théologique qui revient à « chacun son christianisme ».
Réponse :

L’Esprit qui témoigne en nous au sujet de l’inspiration des Écritures n’est pas propre aux individus du point de vue de son principe et origine. Bien au contraire, il est commun à toute l’Église si bien que tous les croyants dans lequel il agit ont la même foi, bien que ce soit subjectivement individuel à chaque croyant, parce qu’il est donné séparément à chaque croyant. –

Ibid., 2.6.15

§16 : L’Église a existé avant ce codex commodément rassemblé que nous appelons la Bible. C’est donc l’Église qui a donné l’autorité à la Bible.
Réponse : La doctrine qui est codifiée dans la Bible a précédé l’Église, elle en est même la fondation et la semence.

§18 : Pour être crue, une chose doit toujours être prouvée par une autre. Or, il faut croire en la Bible. Donc le témoignage de l’Église est nécessaire pour croire en la Bible.
Réponse: La majeure est fausse. Il existe des premiers principes qui sont évidents par eux-même, une qualité nécessaire pour qu’on bâtisse une connaissance dessus. Ces axiomes sont non seulement évidents par eux-même, mais il serait stupide de les ignorer, dixit Aristote. Or, la Bible est le premier principe de notre connaissance surnaturelle et la vérité première et infaillible, comment ne pourrait-elle pas être évidente par elle-même ?

§19 : Si vraiment la Bible convainc par son propre témoignage divin, alors comment peut-il exister des athées et des gens qui ignorent Dieu ?
Réponse : Soit parce que Satan les aveugle (2 Corinthiens 4,4), ou qu’ils sont insensés. Que les aveugles ne voient pas le soleil n’empêche pas le soleil de briller.

§20 :

C’est une chose de discerner et déclarer le canon des Écritures ; toute une autre d’établir le canon lui-même et le rendre authentique. L’Église ne peut pas faire cette dernière chose (car elle relève de Dieu seul, l’auteur de l’Écriture), elle ne fait que la première qui lui appartient selon un sens ministériel, et non magistériel. Tout comme l’orfèvre enlève les scories de l’or, l’Église distingue le pur de l’apocryphe.

Ibid., 2.6.20

§24 : Prouver que la Bible est la parole de Dieu parce qu’elle est la Parole de Dieu est un raisonnement circulaire et invalide.
Réponse:

Nous prouvons les Écritures par l’Esprit en tant que cause efficace par laquelle nous croyons. Nous prouvons l’Esprit par les Écritures en tant qu’objet et argument par lesquels nous croyons. Dans la première nous répondons à la question : Par quelle puissance crois-tu que l’Écriture est inspirée? Dans la deuxième nous répondons à la question : Pourquoi crois-tu que l’Esprit qui est en toi est le Saint-Esprit ?
Mais les papistes (qui nous accusent de raisonnement circulaire) trébuchent eux-même sur la question, lorsqu’ils prouvent l’Écriture par l’Église, et l’Église par l’Écriture ; Car ils le font par les même moyens et types de causes. Si nous demandons pourquoi ils croient que l’Écriture est divine, ils répondent : parce que c’est ce que dit l’Église. Et si on leur demande ensuite pourquoi ils croient l’Église, ils disent que c’est parce que l’Écriture enseigne son infaillibilité quand elle l’appelle « colonne et appui de la vérité ». Et ainsi ils sont renvoyés au début de la querelle jusqu’à l’infini, ne s’arrêtant jamais sur une première chose à croire.

Ibid., 2.6.24

§25 : Il est écrit «l’Église est la colonne et l’appui de la vérité.» (1 Timothée 3.15) C’est donc que la Bible est fondée sur l’Église.
Réponse :

  1. Ce n’est pas à prendre au sens architectural (comme la colonne qui soutient le toit) mais dans un sens politique, comme les piliers des tribunaux qui servent d’espace d’affichage pour faire connaître les jugements. L’Église est la colonne et l’appui dans le sens où elle promulgue et fait connaître la Parole de Dieu, répand sa connaissance.
  2. Cette expression ne renvoie pas à l’infaillibilité, après tout on a bien appelé les pères cappadociens des « piliers » de l’Église de leur époque, à cause de leur rôle pour définir et faire connaître l’orthodoxie.
  3. On parle ici du devoir de l’Église, et non de son infaillibilité.
  4. Paul est en fait en train d’opposer les colonnes des temples païens, généralement ornées d’images idolâtres, à l’Église.

§ 26 : Augustin a dit : « Je n’aurais pas cru en l’Évangile si l’autorité de l’Église ne m’y avait poussé. » (Épître aux manichéens 5)
Réponse:

  1. Augustin parlait de lui-même quand il était encore manichéen et non chrétien.
  2. Il ne s’agit pas ici d’une autorité légale, mais rhétorique et esthétique, basée sur la providence divine.
  3. Il ne s’agit ici que du motif extérieur de la foi, et non d’un principe infaillible de foi, qui ne peut être que la vérité même. C’est ainsi que l’interprète le théologien catholique Pierre d’Ailly. D’autres comme Jean de Gerson, Johannes Driedo, et Durand de Huesca disent qu’il s’agit ici de l’Église primitive et apostolique, pas l’Église de leur temps.

Etienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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