L’existence de Dieu — Turretin (3.1)
14 juin 2022

L’existence de Dieu peut-elle être irréfutablement démontrée contre les athées ? Nous l’affirmons.

Le troisième lieu théologique qu’aborde Turretin dans son Institution de théologie élenctique est la doctrine de Dieu, ou théologie proprement dite. Ce lieu regroupant près de 31 questions, il sera divisé en 5 parties :

  • 1-6 Introduction
  • 7-11 Les noms négatifs (infinité, éternité, etc.)
  • 12-18 Connaissance et volonté de Dieu
  • 19-22 Attributs moraux de Dieu
  • 23-31 Trinité

Il ne me reste plus qu’à entamer la synthèse de la première question par l’ouverture qu’en fait Turretin :

Bien que la divinité « soit sans limites et incompréhensible » ainsi que le fait justement remarquer Jean Damascène, et que dire la vérité sur Dieu est dangereux au vu de sa prééminence exaltée, comme le dit Cyprien, parce que Dieu a condescendu à se révéler lui-même à nous, à la fois par la nature et les Écritures, discuter de la doctrine de Dieu vient en premier lieu de la théologie, et contient le sommet de la connaissance qui sauve. Nous devons l’apprendre avec crainte et tremblement, cherchant dans ce que Dieu a révélé, afin que nous ne nous jetions pas inconsidérément dans ce qu’il a réservé pour lui seul « si bien qu’étant illégitimement curieux du second, nous ne soyons trouvés coupables par le premier » comme le dit Prospère.

François Turretin, ITE, 3.1.1

Et l’ouverture de la première question :

Bien que l’existence de Dieu soit un premier principe indubitable de la religion, qui doit être tenu pour acquis et non prouvé, si bien que ceux qui en doutent sont dignes de punitions et non de discussions, dit Aristote, pourtant l’exécrable folie des athées modernes, dont cette époque très corrompue est beaucoup trop fertile et qui ne rougissent pas de nier en toute impiété cette vérité très claire, rend la question nécessaire.

Op. cit., 3.1.3

Premier Argument : De la subordination des causes

C’est une reformulation de la deuxième voie de Thomas d’Aquin.

  1. La nature n’est pas causée par elle-même, sinon comment viendrait-elle à l’existence ? Elle est donc causée par un autre.
  2. Or, on ne peut pas avoir une chaîne infinie de causes, sans différentes absurdités. La plus facile à comprendre, c’est que s’il faut une infinité de causes avant d’obtenir un effet final, alors il n’y a jamais d’effet final car il faudrait « descendre la chaîne des causes » pendant une infinité de temps, ce qui est absurde.
  3. Il y a donc une cause première, qui est Dieu.

Deuxième Argument : Le début du monde

Il a une parenté avec l’argument du kalâm, quoique Turretin suive davantage la méthode d’Al-Ghazali dans sa démonstration de l’absurdité d’une infinité réelle du passé.

  1. Si le monde a un début à son existence, alors il a une origine en dehors de lui, qui est son créateur.
  2. Or le monde a bel et bien un début à son existence, parce qu’un univers sans origine, et donc un passé éternel, est absurde.
  3. Donc l’univers a son origine dans le Créateur, ce qui revient à dire que le Créateur existe.

Comme pour le kalâm, la première prémisse est évidente : les choses n’apparaissent pas de nulle part en faisant plop. Elles ont une origine qui leur est externe.

Pour la deuxième Turretin n’utilise aucun argument scientifique, contrairement au kalâm contemporain1, et n’utilise que des arguments philosophiques semblables à ceux d’Al-Ghazali (que William Lane Craig utilise aussi, mais en insistant moins dessus) :

  • L’univers est soumis aux cycles astraux tels que le jour et la nuit. Or, l’éternité n’est pas un flux, mais un état. Ce que j’entends par là, c’est que si vous parlez d’un univers vieux de 15 milliards, 15 billiards, 15 fois 1080 années… vous ne parlez toujours pas d’un univers éternellement passé. Vous parlez d’un univers qui a un début dans le temps. Un univers éternellement passé n’est pas un univers avec un très grand nombre d’années, c’est un univers dont le temps lui-même n’est pas cyclique. Ce qui est absurde.
  • Si l’alternance jour/nuit était de toute éternité, alors soit il faisait jour et nuit en même temps (ce qui est contradictoire) soit il y avait cette alternance qui présuppose qu’avant tel jour n, il y a eu telle nuit n-1, puis jour n-1, puis nuit n-2 etc. et donc un décompte incompatible avec une éternité (passé infini).
  • Si le temps est infini dans le passé, qu’est-ce que cela veut dire sur le nombre d’années, de mois et de jours ? Techniquement, il y aurait autant d’années que de jours écoulés depuis l’éternité, puisqu’avec le concept très rigolo d’infini, = 365 x . Pour expliquer convenablement cet argument, je serais obligé de transformer cet article en cours de mathématiques sur l’infini, ce qui m’est impossible. Je vous renvoie cependant vers cette vidéo de vulgarisation qui explique dès les cinq premières minutes cette équation bizarre. Bref, la conséquence est absurde et doit être abandonnée.
  • Tout mouvement dans le temps est une succession, ce qui est le contraire de l’éternité. Le temps ne peut donc pas être éternel dans le passé quoi qu’il puisse être un infini potentiel en direction du futur, parce qu’il sera toujours possible d’ajouter un jour au suivant sans limites.

Je ne peux m’empêcher d’être impressionné par la puissance intellectuelle des théologiens prémodernes. La scolastique, c’est fantastique.

Troisième argument : la beauté de l’univers

La beauté du monde vient de l’ordre harmonieux de l’univers. Or, qui dit ordre et harmonie préssuppose une intelligence et sagesse à la hauteur de cet ordre et harmonie infinie. Cette sagesse parfaite et infinie est Dieu.

Évidemment, contre cela les athées tâchent de prouver qu’il n’y a pas d’ordre, mais d’heureux hasards. Je ne vous fatiguerai pas avec la réfutation que Turretin fait des atomistes du XVIIe siècle. À l’époque, comme aujourd’hui, le plus simple est de ramener à notre bon sens : avoir un monde si ordonné et stable par le hasard est aussi probable que si une tempête dans un hangar assemblait accidentellement un avion fonctionnel.

Quatrième Argument : la finalité des choses

Quand on considère comment la matière brute peut s’articuler avec d’autres matières brutes pour former des êtres vivants, et que ces êtres vivants irrationnels s’articulent entre eux pour former des écosystèmes équilibrés, il faut beaucoup de stupidité volontaire pour nier que ces choses sans intelligence puissent s’articuler intelligemment. Et cette intelligence extérieure à la nature est Dieu.

Cinquième Argument : la conscience

La culpabilité qui saisit tout homme lorsqu’il commet un mal même inconnu des autres hommes s’explique par l’existence d’un juge omniscient et omnipotent. En effet, de quoi avons-nous peur si aucun homme ne peut venger le mal que nous avons fait ? Que craignons-nous si aucun juge ne pourra rétribuer ce mal inaperçu ? On peut bien sûr endormir cette conscience, mais l’instinct naturel est là, inexplicable sans avoir recours à un Juge qui nous a vus et nous atteindra à coup sûr.

Sixième Argument : Le témoignage universel des hommes

Bien qu’il y ait eu quantité d’idées sur la forme et le nombre des divinités, il n’y a eu aucun peuple avant la décadence occidentale qui ait nié l’idée d’une divinité.

Si quelque monstre existe qui, par des efforts gigantesques, a proclamé la guerre contre sa propre nature en niant l’existence de Dieu, ils ne doivent pas être opposés au consentement général et commun de tous. Les furieuses tentatives de ceux qui essaient d’enterrer cette connaissance et qui même meurent dans leur préjudice obstiné ne doit pas être opposé au jugement universel de tous qui s’est maintenu en tous lieux à toutes époques. Les monstres et prodiges qui sont faits contraires à la nature ne renversent pas les lois régulières établies par Dieu, tout comme les exemples de folies ne renversent pas le fait que l’homme est un animal rationnel.

Op. cit., 3.1.16

En langage contemporain, notre réponse aux athées sera : OK. Ce témoignage universel est d’autant plus important qu’il ne vient pas d’un désir de l’homme (qui a envie de créer un Dieu qui nous punit éternellement ?) ou une cause politique (par quel empire aurions nous tous un tel consensus ?). C’est une connaissance naturelle de l’existence de la divinité, implantée dans les fibres de notre nature parce qu’il est juste trop évident que Dieu existe. Et si l’un d’entre vous ne voit pas Dieu, cela témoigne plus de votre aveuglement que de son inexistence.

Turretin évoque ensuite, sans détailler, d’autres arguments a posteriori (à partir des effets de Dieu). En revanche, il ne fait pas référence à des arguments a priori comme l‘argument ontologique, remarquablement absent de cette démonstration.

Réponses aux objections (§§22-28)

§ 23 : Il y a pourtant un désordre et des imperfections manifestes dans l’Univers, incompatible avec une intelligence parfaite.
Réponse: Il n’en suit pas que ce désordre soit réel, car nous ne voyons pas l’intégralité de toute chose.

§ 25 : Il n’y a pas de juge parfait comme vous le dites, car dans cette vie les méchants prospèrent et les justes sont frustrés.
Réponse: Cela n’exclut pas une justice finale après la mort, et ne renverse donc pas l’existence de Dieu.

  1. Rappelons qu’utiliser la science pour soutenir une proposition théologique est déconseillé par Pierre Duhem. Cf notre article « La science du croyant« .[]

Étienne Omnès

Mari, père, appartient à Christ. Les marques de mon salut sont ma confession de foi et les sacrements que je reçois.

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La question ne concerne pas ceux qui suppriment une connaissance de Dieu qui est en eux: ce genre d’athées est non seulement possible, mais c’est le cas courant. La question est de savoir si l’on peut vraiment n’avoir aucune connaissance de Dieu, même instinctive et basique. Cela nous le considérons comme impossible.

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