Agobard de Lyon était originaire du nord de l’Espagne. À l’âge de vingt-trois ans, il vint à Lyon, en France centrale, où il fut consacré en 804 évêque rural, avant de devenir, en 816, archevêque de la ville. Outre une excellente connaissance des Saintes Écritures, Agobard maîtrisait aussi la littérature patristique, Augustin d’Hippone exerçant sur lui une influence dominante. Prenant position dans la querelle iconoclaste, il publia en 826 son traité intitulé De imaginibus. C’est ce traité que cet article vous invite à découvrir. Je rappelle que cet article fait partie d’une série de notes préparatoires à un dossier sous format vidéo en cours de préparation :
- Dans ce premier article de Steven Wedgeworth, plusieurs textes des Pères opposés à la vénération des icônes sont recensés ;
- Dans ce second article, nous relevons la façon dont les Francs s’étaient opposés pendant plusieurs siècles au second concile de Nicée ;
- Dans ce troisième article, le cas de Claude de Turin, chapelain de Louis le Pieux, est présenté ;
- Dans ce quatrième article, la réception occidentale du second concile de Nicée est discutée, étudiant les textes autour du concile de Francfort (794) ;
- Un cinquième article rapporte les conclusions des deux plus grands érudits contemporains sur la crise iconoclaste, qui concluent que la vénération des icônes n’existait pas avant le VIIe siècle ;
- Un sixième article examine les anathèmes du second concile de Nicée et conclut qu’une adhésion sérieuse à ce concile implique de croire que ceux qui rejettent la vénération des icônes sont damnés ;
- Un septième article fait le point sur le consensus académique actuel, à savoir que le culte aux icônes était absent des origines du Christianisme jusqu’à la fin du VIe siècle ou la fin du VIIe siècle selon la position adoptée ;
- Un huitième article répond à l’accusation de déni de l’incarnation à l’encontre des iconoclastes ;
- Un neuvième article parcourt les conclusions du concile de Paris (825).
Le caractère significatif de l’œuvre d’Agobard
Piotr Gałecki, traducteur en polonais de ce texte d’Agobard, remarque :
« La personne et l’enseignement d’Agobard sont très importants pour comprendre la position du clergé franc quant au rôle des images. Il ne s’agit pas ici d’un moine obscur et peut-être peu instruit, écrivant ses observations dans la solitude d’une cellule sans que personne ne les lise ensuite. Agobard est un homme qui, dès son enfance, a vécu parmi des ecclésiastiques, a eu accès à une riche bibliothèque de littérature patristique, a été formé et préparé durant de longues années à assumer l’épiscopat, et fut ensuite, pendant plus de vingt ans, l’un des principaux représentants de l’Église dans l’empire franc. De son vivant, ses opinions durent exercer une influence considérable non seulement sur les fidèles, mais aussi sur les autres pasteurs et théologiens. […] On peut donc supposer que les positions exprimées par Agobard dans De imaginibus correspondaient en substance à la ligne de l’Église franque, tant sur la question du culte des images que sur celle du culte des saints1. »
Le contenu
Le traité de l’évêque lyonnais se compose de 35 chapitres, où il aborde en détail diverses questions relatives au culte des saints et au culte des images. Il est important de souligner que, contrairement à une opinion populaire mais erronée, selon laquelle l’incompréhension et la vive réaction du clergé carolingien aux décisions de Nicée II découlaient d’une mauvaise traduction des actes conciliaires — notamment de la traduction fautive des termes grecs « προσκύνησις » et « λατρεία » par le latin adoratio —, Agobard montre qu’il comprend parfaitement la position des iconodules et qu’il est conscient de la distinction entre différentes formes de culte, de vénération ou de service. Comme nous le disions récemment, le concile de Francfort comprenait également très bien ces distinctions.
Le théologien franc range parmi les éléments du culte qui doivent être rendus exclusivement à Dieu non seulement le sacrifice — ce que reconnaîtraient aussi les catholiques d’aujourd’hui —, mais également : (a) l’encensement, (b) l’accomplissement d’actes sacrés en l’honneur de quelqu’un, (c) la consécration à quelqu’un de biens personnels dans des rites religieux, (d) le don de soi-même dans des rites religieux, (e) le service rendu à quelqu’un dans des rites sacrés, (f) le service rendu à quelqu’un dans son cœur, (g) l’élévation de son cœur vers quelqu’un, (h) la consécration et l’offrande de soi-même à quelqu’un, (i) le choix de quelqu’un comme source de son bonheur, (j) le choix de quelqu’un comme fin ultime de toutes ses aspirations, (k) la recherche de quelqu’un pour l’atteindre et trouver en lui le repos. De cette manière, Agobard s’oppose non seulement au culte des images promu à Nicée II, mais aussi aux formes de culte pratiquées aujourd’hui dans l’Église romaine.
Ainsi, il affirme que « toute gloire (gloria), honneur (honor), adoration (adorare), culte (colere) et vénération (venerari), dans un contexte religieux, appartiennent uniquement et exclusivement à Dieu2. »
L’archevêque de Lyon reconnaît que, dans les siècles antérieurs, on a utilisé des représentations dans l’Église, mais il en nie tout usage cultuel, réduisant leur fonction à un rôle mémoriel :
« Certes, les anciens avaient aussi des images de saints, peintes ou sculptées, comme on l’a montré plus haut, mais ils les conservaient pour la mémoire historique, non pour leur rendre un culte. Ainsi, par exemple, dans les actes synodaux, on représentait les catholiques comme soutenus par la vérité et victorieux, et les hérétiques comme convaincus et exclus, après que les mensonges de leur doctrine avaient été dévoilés. On les peignait pour rappeler la force de la foi catholique, selon l’usage d’illustrer, pour mémoire, les événements des guerres tant étrangères que civiles — comme on le voit en maints endroits. Mais aucun des anciens catholiques n’a jamais imaginé que ces représentations devaient être l’objet d’un culte ou d’une adoration3. »
Conclusion
L’opposition au culte des icônes n’est pas le fait de quelques iconoclastes orientaux. Il s’agit de la position majoritaire des Francs, que ce soit sous Charlemagne comme en témoigne le concile de Francfort en 794, sous Louis le Pieux comme en témoignent Claude de Turin et le concile de Paris de 825 ainsi que divers documents des siècles ultérieurs mais également les écrits de Agobard de Lyon.
- Piotr Gałecki, Kościół frankoński w dobie ikonoklazmu. Przekład i analiza « De Imaginibus » Agobarda z Lyonu, mémoire de licence, Université catholique de Lublin, 2022, p. 8-9.[↩]
- Piotr Gałecki, Kościół frankoński w dobie ikonoklazmu. Przekład i analiza « De Imaginibus » Agobarda z Lyonu, mémoire de licence, Université catholique de Lublin, 2022, p. 19.[↩]
- Le latin porte : Habuerunt namque et antiqui sanctorum imagines, uel pictas, uel sculptas, sicut etiam superius est ostensum, sed causa historiae, ad recordandum, non ad colendum, ut, uerbi gratia, gesta synodalia, ubi pingebantur catholici ueritate fulti et uictores, hęretici autem praui dogmatis mendaciis detectis conuicti et expulsi, ob recordationem firmitatis catholicę fidei, iuxta morem bellorum tam externorum quam ciuilium, ad memoriam rei gestae, sicut et in multis locis uidemus. Sed nullus antiquorum catholicorum umquam eas colendas uel adorandas forte existimauit. De picturis et imaginibus 32, CCCM 52:180.[↩]




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