12 septembre 2025

Je produis ces derniers temps des articles sur le sujet des icônes en guise de notes préparatoires pour un long dossier vidéo sur le sujet. Après avoir produit 10 articles généraux, je passe désormais à l’examen de 26 pères de l’Église sur le sujet de la place des images dans le culte chrétien et remercie mon ami Damian Dziedzic pour son travail en polonais sur le sujet. Voici les 10 articles généraux en question :

  • Dans ce premier article de Steven Wedgeworth, plusieurs textes des Pères opposés à la vénération des icônes sont recensés ;
  • Dans ce second article, nous relevons la façon dont les Francs s’étaient opposés pendant plusieurs siècles au second concile de Nicée ;
  • Dans ce troisième article, le cas de Claude de Turin, chapelain de Louis le Pieux, est présenté ;
  • Dans ce quatrième article, la réception occidentale du second concile de Nicée est discutée, étudiant les textes autour du concile de Francfort (794) ;
  • Un cinquième article rapporte les conclusions des deux plus grands érudits contemporains sur la crise iconoclaste, qui concluent que la vénération des icônes n’existait pas avant le VIIe siècle ;
  • Un sixième article examine les anathèmes du second concile de Nicée et conclut qu’une adhésion sérieuse à ce concile implique de croire que ceux qui rejettent la vénération des icônes sont damnés ;
  • Un septième article fait le point sur le consensus académique actuel, à savoir que le culte aux icônes était absent des origines du Christianisme jusqu’à la fin du VIe siècle ou la fin du VIIe siècle selon la position adoptée ;
  • Un huitième article répond à l’accusation de déni de l’incarnation à l’encontre des iconoclastes ;
  • Un neuvième article parcourt les conclusions du concile de Paris (825)
  • Dans un dixième article nous avons examiné les écrits d’Agobard de Lyon.

Pour les pères qui seront examinés, en voici la liste (ceux qui présentent un lien hypertexte sont déjà publiés) : Justin Martyr, Athénagore d’Athènes, Irénée de Lyon, l’auteur des Actes de Jean, Clément d’Alexandrie, Tertullien de Carthage, Origène d’Alexandrie, Minucius Felix, Arnobe l’Ancien, Lactance de Nicomédie, Pseudo-Clément, Eusèbe de Césarée, le Synode d’Elvire, Astérios d’Amasée, Épiphane de Salamine, Ambroise de Milan, Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze. Passons donc aux Actes de Jean.

Les Actes de Jean et Nicée II

Les évêques iconodules réunis au deuxième concile de Nicée en 787 ne considéraient pas le culte des images comme une pratique qui s’était développée progressivement au fil des siècles dans l’Église. Ils étaient convaincus que ce sont les Apôtres eux-mêmes qui avaient ordonné de réaliser des icônes du Christ, de Marie et des saints et de les vénérer. Aujourd’hui, nous savons cependant que les représentations et les thèses de ces évêques concernant les chrétiens du Ier siècle étaient loin de la vérité et ne différaient en rien des mythes pieux (comme la légende de l’Évangéliste Luc, qui aurait peint un portrait de Marie), destinés à légitimer les innovations du culte des images.

Dans le même esprit, les iconoclastes, considérant que les Apôtres condamnaient directement le culte des images, citaient occasionnellement les Actes de Jean qui furent composées dans la seconde moitié du IIe siècle. Ces écrits, bien que fictifs – car l’apôtre Jean n’a certainement pas participé aux événements qu’ils relatent – montrent que même les chrétiens simples et fraîchement convertis au christianisme, dont la théologie et la connaissance des Écritures étaient limitées, n’étaient en aucun cas partisans des pratiques ultérieures apparues aux VIe-VIIe siècles, qu’ils considéraient comme du paganisme.

Outre le témoignage d’Irénée, qui mentionne une secte gnostique utilisant à des fins cultuelles une image du Christ prétendument réalisée par Pilate, nous possédons de nombreux écrits d’apologètes chrétiens des IIe-IIIe siècles qui combattaient la pratique de la vénération des images. Dans l’introduction à la traduction polonaise des Actes de Jean, le professeur Marek Starowieyski écrit :

Les Actes de Jean font partie des cinq principaux écrits apocryphes et racontent la vie et l’activité de Jean dans la région d’Asie mineure, particulièrement à Éphèse. Elles ont été rédigées dans la seconde moitié du IIe siècle, probablement dans un milieu égyptien ; il faut exclure l’Asie mineure en raison d’erreurs topographiques flagrantes. Leur auteur est un chrétien, probablement fraîchement converti du paganisme, éduqué et écrivant pour des milieux païens. L’œuvre est généralement orthodoxe, à l’exception de passages gnostiques insérés après coup, bien que la théologie soit plutôt primitive : l’auteur ne distingue pas Dieu de Jésus, ne cite pas les Écritures, etc. […] L’œuvre est hétérogène : elle contient des insertions gnostiques, c’est-à-dire les chapitres 94-102, y compris le célèbre hymne de Jésus dansant, et le chapitre 109. Ces textes semblent provenir de milieux valentiniens syriens et ont été intégrés assez tôt dans le texte, car ils existaient déjà au IIIe siècle, ce que confirment les Psaumes manichéens de l’époque. Les Actes de Jean étaient connues dans l’Antiquité chrétienne aussi bien orthodoxe qu’hérétique : elles sont condamnées par Eusèbe de Césarée, citées par Augustin et Didyme l’Aveugle ; les iconoclastes utilisaient ces récits comme argument contre les iconodules (c’est pourquoi elles sont citées par le synode de Hiéra en 754), et elles furent condamnées au deuxième concile de Nicée (787) ; elles étaient également utilisées par les encratites, les manichéens et les priscilliens1. »

contenu

Dans le Companion to Byzantine Iconoclasm on lit :

Un autre cas enregistré [en plus du témoignage d’Irénée] concerne la vénération d’une image d’un saint. Un court épisode des fragments apocryphes des Actes de Jean (datés généralement de la moitié du IIe ou du début du IIIe siècle) raconte l’histoire d’un certain Likomède, prêtre à Éphèse, qui fut miraculeusement guéri par Jean. Pour exprimer sa gratitude, Likomède fit réaliser le portrait de l’apôtre à son insu. Une fois terminé, il plaça l’image de Jean sur l’autel de sa chambre pour pouvoir lui rendre hommage en privé. Il la traitait comme un portrait cultuel d’Apollon – plaçant des bougies allumées devant et l’entourant de couronnes. Quand Jean lui demanda pourquoi il priait séparément de la communauté, Likomède lui montra l’image. Au début, Jean ne se rendit pas compte qu’il s’agissait de son portrait (n’ayant jamais vu son propre visage) – il demanda s’il s’agissait de l’image d’un dieu et accusa Likomède d’agir comme un païen idolâtre. Likomède expliqua qu’il représentait en réalité Jean et, bien qu’il adorât uniquement Dieu, il le considérait comme le second après Dieu, car il l’avait ressuscité. Il ornait donc son image de couronnes et la vénérait. Jean réprimanda immédiatement Likomède, mais au lieu de corriger sa théologie erronée, il le blâma pour avoir obtenu son portrait et affirma qu’il ne pouvait pas être fidèlement représenté. Après lui avoir apporté un miroir pour évaluer la ressemblance, Jean expliqua que, bien que l’image puisse ressembler à son apparence extérieure, elle ne pouvait représenter son véritable portrait. L’image montrait ce qui était visible à l’œil, mais pas son âme ni son caractère. Une telle image est immature et imparfaite, un enregistrement de l’apparence éphémère et superficielle : ce n’est qu’un portrait mort d’un homme mort2.

Dans le texte même des Actes de Jean, voici ce que l’on peut lire :

Le peintre, après l’avoir esquissé le premier jour, s’en alla. Le lendemain, il le peignit avec des couleurs et le remit à Likomède, qui se réjouit, le suspendit dans sa chambre et l’orna de couronnes. Plus tard, Jean, qui était déjà au courant, lui dit : “Cher enfant, que fais-tu seul, passant du bain à la chambre ? Ne prie-je pas avec toi et les autres frères ? Que nous caches-tu ?” En parlant ainsi et en plaisantant, il entra avec lui dans la chambre et vit l’image d’un vieil homme entourée de couronnes : des bougies étaient autour et devant – un autel. Il demanda alors : “Likomède, que signifie cette image chez toi ? De quel dieu est-ce le portrait ? Je vois que tu vis toujours comme un païen”. Likomède répondit : “Dieu pour moi est seulement celui qui m’a ressuscité avec mon épouse. Mais si nous appelons dieux nos bienfaiteurs, alors tu es peint sur ce portrait, et puisque tu es devenu pour moi un bon guide, je t’ornerai de couronnes, t’honorerai et t’aimerai.” Jean, qui n’avait jamais vu son visage, lui dit : “Tu te moques de moi. Ai-je ces traits ? Par mon Seigneur, comment peux-tu me convaincre que ce portrait me ressemble ?” Likomède lui apporta alors un miroir, et Jean, se voyant dedans et observant attentivement l’image, dit : “Par la vie du Seigneur Jésus-Christ, cette image me ressemble ! Mais ce n’est pas mon portrait, enfant, c’est celui de ma forme corporelle. Si ce peintre, qui a imité mon visage, veut me représenter sur un tableau, aujourd’hui il ne pourra pas le faire avec les couleurs qu’il a, ni avec des planches, ni un croquis, ni des vêtements, ni la forme, ni la figure, ni le vieil homme, ni le jeune homme, ni tout ce qui est visible. Toi, Likomède, deviens pour moi un bon peintre. Tu as les couleurs que Jésus m’a données pour que tu peignes : foi en Dieu, connaissance, crainte de Dieu, amour, communion, douceur, bonté, charité fraternelle, pureté, intégrité, paix, courage, absence de tristesse, sainteté et tout le cortège de couleurs qui peint l’âme. Elles redressent les membres tombés, égalisent les hauteurs… égalisent les cicatrices, guérissent les blessures, arrangent les cheveux en désordre, lavent ton visage, éduquent tes yeux, purifient ton intérieur, vident ton ventre, coupent tes parties génitales ; en bref, lorsque ces couleurs variées se combinent et descendent dans ton âme, elle devient inaltérable, lisse, immobile pour notre Seigneur Jésus-Christ. Mais ce que tu as fait est enfantin et imparfait : tu as peint un portrait mort d’un homme mort3.”

Conclusion

Outre le témoignage d’Irénée qui témoigne d’une vénération des icônes dans les cercles gnostiques, cet apocryphe ancien, écrit par un chrétien à destination d’un public païen, témoigne de la nature aniconique de la pratique cultuelle des premiers chrétiens. Les premières mentions des icônes sont associées systématiquement au paganisme ou à des groupes hérétiques, marginaux ou syncrétiques.

Robin M. Jensen résume ainsi les plus anciens témoignages sur les images sacrées des chrétiens :

Les références au portrait de Jean par Likomède dans les Actes de Jean, l’histoire des carpocratiens possédant l’image de Jésus et les fragments controversés de l’Histoire d’Auguste suggèrent que certaines – peut-être marginales – communautés de chrétiens primitifs possédaient des portraits de saints, voire des images du Christ. De plus, selon ces sources, ces objets n’étaient pas seulement réalisés et exposés, mais constituaient clairement le centre de la prière et de la vénération, de la même manière que les polythéistes vénéraient leurs images cultuelles. Si ces documents mentionnent l’existence d’au moins certaines images de saints chrétiens anciens, elles les associent pour la plupart à des sectes hérétiques ou à des polythéistes syncrétiques, ainsi qu’à des comportements idolâtres4.


  1. Marek Starowieyski (éd.), Apokryfy Nowego Testamentu, t. 2, Apostołowie, część 1, Andrzej, Jan, Paweł, Piotr, Tomasz, Wydawnictwo WAM, Cracovie 2017, p. 293‑294.[]
  2. Mike Humphreys (éd.), Companion to Byzantine Iconoclasm, Brill, Leiden‑Boston 2021, p. 115.[]
  3. Traduction personnelle à partir de Marek Starowieyski (éd.), Apokryfy Nowego Testamentu, t. 2, Apostołowie, część 1, Andrzej, Jan, Paweł, Piotr, Tomasz, Wydawnictwo WAM, Cracovie 2017, p. 298‑299.[]
  4. Robin M. Jensen, From Idols to Icons. The Emergence of Christian Devotional Images in Late Antiquity, University of California Press, Berkeley 2022, p. 91‑92.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *