19 septembre 2025

Je produis ces derniers temps des articles sur le sujet des icônes en guise de notes préparatoires pour un long dossier vidéo sur le sujet. Après avoir produit 10 articles généraux, je passe désormais à l’examen de 26 pères de l’Église sur le sujet de la place des images dans le culte chrétien et remercie mon ami Damian Dziedzic pour son travail en polonais sur le sujet. Voici les 10 articles généraux en question :

  • Dans ce premier article de Steven Wedgeworth, plusieurs textes des Pères opposés à la vénération des icônes sont recensés ;
  • Dans ce second article, nous relevons la façon dont les Francs s’étaient opposés pendant plusieurs siècles au second concile de Nicée ;
  • Dans ce troisième article, le cas de Claude de Turin, chapelain de Louis le Pieux, est présenté ;
  • Dans ce quatrième article, la réception occidentale du second concile de Nicée est discutée, étudiant les textes autour du concile de Francfort (794) ;
  • Un cinquième article rapporte les conclusions des deux plus grands érudits contemporains sur la crise iconoclaste, qui concluent que la vénération des icônes n’existait pas avant le VIIe siècle ;
  • Un sixième article examine les anathèmes du second concile de Nicée et conclut qu’une adhésion sérieuse à ce concile implique de croire que ceux qui rejettent la vénération des icônes sont damnés ;
  • Un septième article fait le point sur le consensus académique actuel, à savoir que le culte aux icônes était absent des origines du Christianisme jusqu’à la fin du VIe siècle ou la fin du VIIe siècle selon la position adoptée ;
  • Un huitième article répond à l’accusation de déni de l’incarnation à l’encontre des iconoclastes ;
  • Un neuvième article parcourt les conclusions du concile de Paris (825)
  • Dans un dixième article nous avons examiné les écrits d’Agobard de Lyon.

Pour les pères qui seront examinés, en voici la liste (ceux qui présentent un lien hypertexte sont déjà publiés) : Justin Martyr, Athénagore d’Athènes, Irénée de Lyon, l’auteur des Actes de Jean, Clément d’Alexandrie, Tertullien de Carthage, Origène d’Alexandrie, Minucius Felix, Arnobe l’Ancien, Lactance de Nicomédie, Pseudo-Clément, Eusèbe de Césarée, le Synode d’Elvire, Astérios d’Amasée, Épiphane de Salamine, Ambroise de Milan, Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze. Passons donc à Origène d’Alexandrie. Nous vous invitons également à consulter cet article sur Augustin et les images du Père.

Origène contre Celse

Origène (185-254), comme tous les auteurs chrétiens anciens que nous connaissons de cette période, ne rendait pas de culte aux images de Jésus, de Marie et des saints. Mais il est intéressant de considérer la façon dont il répondait aux défenses païennes de son temps du culte aux images. En effet, l’un de ses objecteurs, Celse, rappelle à Origène que les païens ne confondent pas l’image et le dieu représenté. Cette raison est loin de satisfaire Origène. Voici quelques extraits :

Les statues égarent en effet les hommes grossiers et simples et détournent les yeux de l’âme de Dieu vers la terre. Il existait donc chez les Juifs, entre autres, la loi suivante : “De peur que vous ne vous corrompiez et ne vous fassiez une sculpture représentant l’image d’un homme ou d’une femme, l’image d’un animal qui est sur la terre, l’image d’un oiseau qui vole sous le ciel, d’un reptile qui rampe sur la terre, ou de poissons qui sont dans les eaux au-dessous de la terre” (Dt 4,16-18). L’intention de cette loi était que les hommes s’attachent à la vérité concernant chaque être et qu’ils ne fabriquent pas de fausses images qui déforment la vérité concernant l’homme ou la femme, les animaux, les oiseaux, les reptiles et les poissons. Admirable et magnifique est aussi leur affirmation : “De peur que, levant les yeux vers le ciel, tu ne voies le soleil, la lune et toutes les étoiles du ciel et, égaré par l’erreur, tu ne t’inclines devant eux et ne les serves” (Dt 4,19)1.

Pour nous, insensés sont ceux qui n’ont pas honte de s’adresser à des objets inanimés et de demander la santé à ce qui est impuissant, la vie à ce qui est mort, l’aide à ce qui est faible. Et même si certains nient que ces objets soient des dieux, en affirmant qu’ils sont des représentations et des symboles des divinités véritables, néanmoins eux aussi sont insensés, misérables et ignorants, puisqu’ils s’imaginent que les mains d’un artisan puissent imiter la Divinité. Nous affirmons que même le plus simple d’entre nous est exempt d’une telle folie et d’une telle ignorance, tandis que les plus sages ont compris et accueilli l’espérance divine2.

Qui donc, ayant un peu de bon sens, ne se moquerait pas de l’homme qui, après de si longs et si nombreux discours philosophiques sur Dieu ou les dieux, rend néanmoins un culte aux statues, leur adresse des prières, fixe sur elles ses regards et, s’imaginant devoir s’élever vers Dieu à partir de ce qui est visible et qui n’est qu’un simple symbole, leur adresse sa supplication ? Mais même le plus simple des chrétiens est convaincu que chaque lieu du monde est une partie de l’univers et que l’univers entier est le temple de Dieu ; aussi, priant en tout lieu, il ferme les yeux du corps, ouvre les yeux de l’âme et s’élève au-dessus du monde entier3.

Celse, en critiquant les chrétiens parce qu’« ils ne supportent pas la vue des temples, des autels et des statues des dieux4 », souligne que « si c’est parce qu’une pierre, un bois, un bronze ou un or travaillé par tel ou tel artisan ne peut être dieu, voilà certes une sagesse risible5 ! ». Il demande ensuite : « Qui donc, sinon un insensé complet, considère ces objets comme des dieux et non comme des offrandes faites aux dieux ou comme leurs images67 ? ».

Contrairement à ce que l’on entend souvent dans la bouche des apologètes catholiques, les païens n’étaient pas – pour reprendre la terminologie de Celse – des « insensés complets », considérant les images et statues de leurs divinités comme de véritables dieux. Il ne s’agissait que de représentations de ces dieux. L’argumentation païenne ressemble à celle utilisée par les iconodules contemporains. On la trouve non seulement chez Celse, mais aussi chez de nombreux autres adversaires du christianisme8. En réponse à la critique de Celse, Origène rappelle les commandements contenus dans l’Ancien et le Nouveau Testament :

Les chrétiens et les Juifs, en effet, à cause de ce précepte : “Tu craindras le Seigneur, ton Dieu, et à lui seul tu rendras un culte” (Dt 6,13) ; et de ce commandement : “Tu n’auras pas d’autres dieux que moi. Tu ne te feras point d’image taillée ni aucune représentation de ce qui est en haut dans le ciel, en bas sur la terre, ou dans les eaux au-dessous de la terre ! Tu ne te prosterneras pas devant eux et tu ne les serviras pas” (Ex 20,3-5) ; et encore de cette parole : “Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et c’est à lui seul que tu rendras un culte” (Mt 4,10), et d’autres semblables, non seulement rejettent temples, autels et statues, mais encore, le cas échéant, s’avancent volontiers jusqu’à la mort plutôt que de souiller par quelque transgression semblable leur conception du Dieu souverain9.

Conclusion

Ainsi, dans le culte, le chrétien ferme les yeux physiques et ouvre ceux de l’âme, selon Origène. Le culte chrétien est foncièrement aniconique. Ce dernier ne se laisse d’ailleurs pas impressionner par la rhétorique qui vise à soutenir que l’on honore pas l’image en tant que telle mais ce qu’elle représente. Il s’agit toujours d’idolâtrie selon Origène. Ce dernier, comme tous les chrétiens de son époque, ne considère pas que les Dix commandements sont rendus périmés par l’incarnation sur la question des images. Ainsi, résumant l’attitude des chrétiens des premiers siècles à propos des images, l’historien catholique Brian Daley déclare :

Les apologistes chrétiens du IIᵉ siècle, comme Justin et Athénagoras (Justin, Apologie 1.9, 24 ; Athénagoras, Supplique pour les chrétiens 17-18 ; Lettre à Diognète 2 ; Théophile, À Autolycus 2.2), s’appuyaient sur l’Ancien Testament pour dénoncer ce qui devint bientôt une critique récurrente des pratiques dévotionnelles « païennes », centrées sur des statues et des images façonnées par la main de l’homme. Clément d’Alexandrie, pourtant habituellement favorable à la culture cosmopolite de son époque, insistait néanmoins sur le fait que les chrétiens véritablement formés adoraient un Dieu totalement transcendant, sans recours aux images (Protreptique 4.1 ; Pédagogue 3.59.2 ; Stromates 5.1, 11-14). Deux décennies plus tard, le nord-africain Tertullien opposait la pureté abstraite du culte chrétien à l’opulence visuelle de l’idolâtrie païenne (De Idolatria 3-4, 6, 18, 20). Origène, quant à lui, affirmait que seule l’incarnation du Verbe avait véritablement permis de rendre le Dieu transcendant visible (De Principiis 1.6.4 ; 2.4.3). Pour le reste, l’image de Dieu dans le monde s’exprimait surtout dans la création et dans la vie vertueuse de l’homme (Homélies sur la Genèse 1.13 ; 4 ; 13.4)10.


  1. Origène, Contre Celse, IV.31, SC 136:260,262.[]
  2. Origène, Contre Celse, VI.14, SC 147:212.[]
  3. Origène, Contre Celse VII.44, SC 150:118.[]
  4. En grec : οὐκ ἀνέχονται νεὼς ὁρῶντες καὶ βωμοὺς καὶ ἀγάλματα.[]
  5. En grec : εἰ μὲν ὅτι λίθος ἢ ξύλον ἢ χαλκὸς ἢ χρυσός, ὃν ὁ δεῖνα ἢ ὁ δεῖνα εἰργάσατο, οὐκ ἂν εἴη θεός, γελοία ἡ σοφία.[]
  6. En grec : Τίς γὰρ καὶ ἄλλος εἰ μὴ πάντῃ νήπιος ταῦτα ἡγεῖται θεοὺς ἀλλὰ θεῶν ἀναθήματα καὶ ἀγάλματα[]
  7. Origène, Contre Celse VII.62, SC 150:158.[]
  8. Athénagore d’Athènes, Supplique au sujet des chrétiens 18 ; Augustin, Sermon 198.16-17, dans : Augustine, Sermons III/11, Newly Discovered Sermons, éd. John E. Rotelle, New City Press, Hyde Park 1997, p. 193.[]
  9. Origène, Contre Celse VII.64, SC 150:164.[]
  10. Daley, Brian E., God Visible: Patristic Christology Reconsidered, Changing Paradigms in Historical and Systematic Theology, Oxford : Oxford University Press, 2018, p. 234.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

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