24 septembre 2025

Je produis ces derniers temps des articles sur le sujet des icônes en guise de notes préparatoires pour un long dossier vidéo sur le sujet. Après avoir produit 10 articles généraux, je passe désormais à l’examen de 26 pères de l’Église sur le sujet de la place des images dans le culte chrétien et remercie mon ami Damian Dziedzic pour son travail en polonais sur le sujet. Voici les 10 articles généraux en question :

  • Dans ce premier article de Steven Wedgeworth, plusieurs textes des Pères opposés à la vénération des icônes sont recensés ;
  • Dans ce second article, nous relevons la façon dont les Francs s’étaient opposés pendant plusieurs siècles au second concile de Nicée ;
  • Dans ce troisième article, le cas de Claude de Turin, chapelain de Louis le Pieux, est présenté ;
  • Dans ce quatrième article, la réception occidentale du second concile de Nicée est discutée, étudiant les textes autour du concile de Francfort (794) ;
  • Un cinquième article rapporte les conclusions des deux plus grands érudits contemporains sur la crise iconoclaste, qui concluent que la vénération des icônes n’existait pas avant le VIIe siècle ;
  • Un sixième article examine les anathèmes du second concile de Nicée et conclut qu’une adhésion sérieuse à ce concile implique de croire que ceux qui rejettent la vénération des icônes sont damnés ;
  • Un septième article fait le point sur le consensus académique actuel, à savoir que le culte aux icônes était absent des origines du Christianisme jusqu’à la fin du VIe siècle ou la fin du VIIe siècle selon la position adoptée ;
  • Un huitième article répond à l’accusation de déni de l’incarnation à l’encontre des iconoclastes ;
  • Un neuvième article parcourt les conclusions du concile de Paris (825)
  • Dans un dixième article nous avons examiné les écrits d’Agobard de Lyon.

Pour les pères qui seront examinés, en voici la liste (ceux qui présentent un lien hypertexte sont déjà publiés) : Justin Martyr, Athénagore d’Athènes, Irénée de Lyon, l’auteur des Actes de Jean, Clément d’Alexandrie, Tertullien de Carthage, Origène d’Alexandrie, Minucius Felix, Arnobe l’Ancien, Lactance de Nicomédie, Pseudo-Clément, Eusèbe de Césarée, le Synode d’Elvire, Astérios d’Amasée, Épiphane de Salamine, Ambroise de Milan, Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze, Évagre le Pontique, Macaire de Magnésie, Augustin d’Hippone, Jean Cassien, Nil du Sinaï, Zacchée le Chrétien, Hypatios d’Éphèse et Grégoire le Grand. Passons donc à Lactance. Nous vous invitons également à consulter cet article sur Augustin et les images du Père.

L’absurdité des images

En polémiquant contre le culte païen des images, Lactance aligne une salve d’arguments qui, dans leur substance, montrent que, de son temps et dans son milieu, il n’existait pas de culte chrétien des images. Si un tel culte avait existé, sa polémique n’aurait guère eu de sens, puisque ses arguments condamneraient en même temps des pratiques entretenues par les chrétiens.

Lactance reproche aux païens d’avoir de la crainte pour des images qu’ils ont fabriquées. Les païens répondent que cette crainte ne vise pas les effigies et images en tant que telles, mais les dieux que ces images représentent. Comme chez bien d’autres apologistes paléochrétiens, le témoignage de Lactance montre que les païens n’identifiaient pas nécessairement les images aux divinités, ni ne pensaient que les dieux habitaient les images ; ils considéraient plutôt celles-ci comme des effigies et des représentations des dieux. Dans ce cas, demande Lactance, pourquoi, au lieu de prier des images, ne lèvent-ils pas les yeux vers l’endroit où, selon eux, séjournent les dieux ? À quoi servent donc, en fin de compte, les temples, les autels et les effigies ? Après ces questions, l’apologiste expose son avis sur l’origine même de l’usage des effigies et des images. Selon Lactance, la fabrication d’effigies vient du « désir de conserver le souvenir de ceux qu’avait emportés la mort ou qu’avait éloignés l’absence », et c’est pourquoi les images sont des « monuments des morts ou des absents » (en latin, mortuorum aut absentium monumenta). Cette explication semble avoir été très répandue dans l’Église ancienne, puisqu’on la retrouve aussi chez Athanase d’Alexandrie (III-IVᵉ s.) ou Grégoire de Nazianze (IVᵉ s.1). Cette explication se retrouve en fait également dans la Sagesse de Salomon, écrit apocryphe du Iᵉʳ–IIᵉ s. av. J.-C., qui expliquait que l’idolâtrie et l’invention des idoles (gr. εἰδώλων) est née de la folie d’un père éploré qui fit l’icône de son enfant défunt (gr. τέκνου εἰκόνα) et « dès lors honora comme dieu un homme jadis mort ». Avec le temps, la pratique de fabriquer des images devint une coutume dont usèrent aussi les rois, afin que, par l’effigie, on puisse rendre honneur au souverain absent. Finalement, on en vint à traiter ces rois eux-mêmes comme des dieux, dit Sagesse 14:12-21.

N’y a-t-il pas bien de la folie, et n’est-ce pas une erreur bien grande à l’homme, de former de ses mains des dieux qu’il doit craindre quand ils sont faits, ou de craindre lui-même ces mêmes dieux quand il les a formés ? Mais ce ne sont pas, me dira-t-on, ces mêmes dieux qui ont été formés par l’homme que nous craignons, ce sont ceux à l’image et a la représentation desquels ils ont été faits et auxquels ils ont été consacrés. Ainsi donc, vous craignez ceux que nous croyons être dans le ciel ; et cela ne peut être autrement s’ils sont véritablement dieux. Pourquoi, dans cette pensée, n’élevez-vous pas toujours les yeux vers le ciel et faites-vous en secret des sacrifices à vos dieux quand vous voulez les invoquer? Pourquoi vous adressez-vous à des murailles, à du bois, et surtout à des pierres, seuls objets que vous voyez dans vos temples, où vous croyez que vos dieux résident? Ces temples, ces autels, et enfin ces simulacres de vos dieux, sont-ce autre chose que des représentations de personnes mortes ou absentes? L’idée que les hommes ont eue, en imaginant de faire et de fabriquer de pareils simulacres, n’a été que de perpétuer la mémoire de ceux qui sont morts ou de ceux dont ils ont été obligés de se séparer et qui sont absents2.

Poursuivant la démonstration de l’absurdité du culte des images, Lactance explique que, si les dieux appartiennent aux morts, c’est folie que d’honorer des morts — ils ne voient pas nos actes ni n’entendent nos supplications. Ils ne peuvent pas non plus être « absents », car, étant dieux, ils voient et entendent tout ; et, s’il en est ainsi, les effigies sont inutiles. De plus, à l’objection selon laquelle les dieux ne sont présents qu’auprès de leurs images, il se moque de cette idée, l’assimilant à l’opinion du vulgaire pour qui « les âmes des morts rôdent autour de leurs tombeaux et de leurs restes ». Les images des païens sont des « effigies de morts » non seulement parce qu’il s’agissait peut-être de personnages humains plus tard divinisés, mais aussi parce qu’elles ressemblent aux morts en étant privées de « toute faculté de sensation ». Par contraste, l’effigie de Dieu, écrit Lactance, est « vivante et sensible » — et c’est l’être humain :

Dans laquelle de ces deux classes mettrons-nous donc vos dieux? Si nous les mettons dans celle des morts, quelqu’un peut-il être assez insensé pour les adorer ? Si nous les mettons dans celle des absents, on ne doit point non plus les adorer, puisqu’ils ne voient point ce que vous faites et n’entendent point les vœux et les prières que vous leur adressez. Si, au contraire, ces dieux ne peuvent être absents d’aucun endroit, parce qu’étant dieux ils sont répandus dans toutes les parties du monde, qu’ils voient tout et qu’ils entendent tout, les simulacres que les hommes font pour les représenter sont fort inutiles puisqu’ils sont présents partout, et qu’il suffit de se pouvoir faire entendre par ceux qu’on invoque. Mais ils ne sont là présents que par rapport à leurs figures qui y sont, et comme autrefois les peuples croyaient que les âmes des morts erraient autour de leurs tombeaux et des restes de leurs corps. Cependant, après que leur dieu a exaucé leurs vœux et leurs prières, leur simulacre est inutile ; car je demande si quelqu’un contemplait souvent le portrait d’un homme qui serait dans un pays fort éloigné, dans l’idée de se consoler de son absence, cet homme serait-il bien sensé si son ami, étant revenu de ces pays lointains, et étant avec lui, il continuait de contempler toujours son portrait, et avait plus de plaisir à le regarder qu’à regarder son ami ? Sans doute cela serait ridicule, car le portrait d’une personne ne peut faire plaisir à voir que quand elle est absente; mais sitôt qu’elle est présente, il semble qu’il devient inutile. Or Dieu, dont l’esprit est toujours répandu partout ne peut être absent d’aucun endroit ; par conséquent, il est inutile d’en avoir le simulacre ou la figure. « Mais il est à craindre, me dira-t-on, que toute leur religion ne devienne vaine et inutile s’ils n’ont point un objet présent qui leur rappelle l’idée de celui qu’ils adorent; et c’est ce qui les a engagés à faire des simulacres et des représentations qui ressemblent à des morts, parce qu’elles sont véritablement la représentation de gens qui sont morts, n’ayant plus aucune sensation, au lieu que le simulacre d’un Dieu vivant et éternel doit être vivant et sensible. Si c’est la propre ressemblance qui leur a fait donner leurs noms, comment peut-on se figurer et croire que ces idoles ou simulacres ressemblent au dieu qu’ils représentent, puisqu’ils sont insensibles et ne sont capables d’aucun mouvement ? Ainsi donc le simulacre du vrai Dieu n’est point celui qui est fait par main d’homme avec une pierre, de l’airain ou quelque autre matière ; mais ce doit être l’homme lui-même, parce qu’il a le don de sentir et de se mouvoir lui-même, et qu’il est capable de toute sorte d’actions3.

Lactance invoque aussi le philosophe romain Sénèque, qui dresse la liste des absurdités du culte païen des images.

C’est ce qui a si bien fait dire à Sénèque dans ses livres de morale : « Les simulacres des dieux sont révérés ; on fléchit le genou devant eux, on les adore, on est en prières et en méditations des jours entiers devant ces figures, on leur offre et présente de l’argent, on leur immole des victimes ; mais pour peu que ceux qui leur rendent un pareil culte y veuillent faire attention, ils méprisent les ouvriers qui les ont faits. » Y a-t-il rien, je vous prie, de si opposé et de si contradictoire que d’adorer la statue et de mépriser l’ouvrier qui l’a faite, et de ne vouloir pas seulement admettre à la table celui qui a fait les dieux que nous adorons4 ?

« Là où il y a une image, il n’y a pas de religion »

Alors qu’il poursuit son exposé, Lactance manifeste une fois de plus de manière claire la nature aniconique de la religion chrétienne. Celle-ci est, selon lui, opposée aux images.

Quiconque veut tâcher de se rendre digne du nom qu’il porte, et conserver l’excellence de sa nature, doit s’élever au-dessus de la terre, regarder fixement le ciel, et bien loin de chercher sous les pieds un Dieu pour l’adorer, le chercher en haut, tout ce qui est au-dessous de l’homme étant sans doute moindre que l’homme. Or comme Dieu est plus grand que l’homme, il est aussi au-dessus de lui dans la plus haute et non pas dans la plus basse région du monde. C’est pourquoi il est certain qu’il n’y a point de religion là où il y a des images5. La religion consiste dans les choses de Dieu : les choses de Dieu sont célestes. Les images ni les idoles n’ont rien de céleste, parce qu’elles ne sont que de terre, et par conséquent il n’y a point de religion dans les images. Tout homme qui aura un peu de pénétration reconnaîtra par le nom même d’image la vérité de ce que je dis ; car une image est quelque chose d’opposé à la vérité. Ce qui la représente et ce qui l’imite n’est pas elle. L’imitation et la représentation ne sont pas une chose sérieuse : ce n’est qu’un divertissement et un jeu. Ainsi il n’y a point de religion dans les images, mais seulement une imitation, ou, s’il est permis de parler ainsi, une comédie de religion. Il faut donc préférer la vérité à toutes sortes de faussetés. Il faut fouler la terre aux pieds pour s’élever au ciel, car quiconque abaissera vers la terre son âme, qui est descendue du ciel, tombera lui-même au lieu où il l’aura abaissée6.

Alors que, dans un autre écrit, il relate comment des païens ont détruit un lieu de culte chrétien, il relate qu’ils y ont cherché en vain des images7. Leur quête n’aurait pas été si vaine dans certaines églises de nos jours !

Conclusion

Lactance s’ajoute aux témoignages précédents relatifs à la nature aniconique du culte chrétien des premiers siècles.

  1. Athanase le Grand, Contre les païens 11 ; Grégoire de Nazianze, Discours 28.13-14.[]
  2. Lactance, Institutions divines, Livre II, chapitre II, 1-3, éd. Pierre Monat, Éditions du Cerf, Paris 1987.[]
  3. Lactance, Institutions divines, Livre II, chapitre II, 4-10, éd. Pierre Monat, Éditions du Cerf, Paris 1987.[]
  4. Lactance, Institutions divines, Livre II, chapitre II, 14-15, éd. Pierre Monat, Éditions du Cerf, Paris 1987.[]
  5. En latin : Quare non est dubium quin religio nulla sit, ubicumque simulacrum est.[]
  6. Lactance, Institutions divines, Livre II, chapitre XIX, éd. Pierre Monat, Éditions du Cerf, Paris 1987.[]
  7. Lactance, De mortibus persecutorum, XII.[]

Maxime Georgel

Maxime est médecin à Lille. Fondateur du site Parlafoi.fr, il se passionne pour la théologie systématique, l'histoire du dogme et la philosophie réaliste. Il affirme être marié à la meilleure épouse du monde. Ils vivent ensemble sur Lille avec leurs quatre enfants, sont membres de l'Église de la Trinité (trinitelille.fr) et sont moniteurs de la méthode Billings.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *